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« Civilisations et barbaries »
Tragique printemps des présidentielles françaises 2012

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(en attente)

(en attente)


0./ Avant-propos

0./ Avant-propos.
La question des civilisations faisait de nouveau surface. On voulait les comparer ; les juger toutes égales ou désigner la meilleure. Soudain, éclate et prolifère le monstrueux du tueur de trois militaires, de deux enfants avec leur père, d’une fillette seule qu’il poursuit pour la tuer, à l’intérieur d’une école juive. Qu’est-ce qui se passe là qui se manifeste régulièrement ? Récemment, en Norvège, aujourd’hui en France, souvent aux Etats-Unis, et encore avec ce vigile blanc tuant un adolescent « noir » désarmé ? Pourquoi, comment s’engendre le monstrueux ?
Nous voudrions croire que la question des civilisations est alors dépassée. Aucunement car les penser judicieusement dans leurs oppositions et leurs décalages et partager le plus possible cette pensée, c’est simplement penser l’humain. Les civilisations ne le sont que de prendre en compte folies, barbaries, terrorismes. Pas de les laisser se développer pour en faire des armes les unes contre les autres.


1./ Civilisations, toujours en question

1./ Civilisations, toujours en question.
Soucieuse d’une Constitution, l’Europe, hier déjà, s’embrouillait entre les pays comme la Pologne, l’Espagne, le Portugal qui, au nom de l’histoire, exigeaient la mention des « racines chrétiennes de l’Europe » et ceux qui la refusaient pour cause de laïcité. Aucun consensus ne fut obtenu. La philosophe Chantal Delsol (2011) a maintenu sa critique radicale d’une « laïcité qu’elle trouve « hypocrite » d’opérer un déni de la réalité historique.
Deux ans après le « non » au Référendum constitutionnel, Nicolas Sarkozy, récemment élu, s’exprime le 26 juillet 2007, à Dakar : « Le drame de l’Afrique c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire… Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance… ». Depuis, le Président a fait mine de s’intéresser à la « politique de civilisation » d’Edgar Morin (2002).
Aujourd’hui, dans la campagne électorale des présidentielles, Claude Guéant, ministre de l’intérieur, chargé des Cultes, prétend, le 4 février 2012, qu’il y a « des civilisations que nous préférons ». Il redit peu après « pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas ».
Il s’attire, le 7 février, une réplique radicale du député martiniquais Serge Letchimy : « Vous, M. Guéant… vous nous ramenez jour après jour à ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial. Le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? ». Cette référence au nazisme a conduit le gouvernement et la majorité qui le soutient à quitter aussitôt l’Assemblée nationale. Cette référence sera dénoncée comme inacceptable et même répugnante par des magazines tels que Valeurs actuelles (2012).


2./ L’abattage rituel, où tout reste à comprendre (Girard)

2./ L’abattage rituel, où tout reste à comprendre (Girard) Depuis que la question du voile mobilise moins, la querelle de l’abattage des viandes s’impose régulièrement. En décembre 2006, elle est l’objet d’un échange de lettres entre B. Bardot et N. Sarkozy. En novembre 2010, Marine Le Pen reprend la question sous l’angle de la laïcité. En novembre 2011, quasiment personne n’est au courant de la sortie d’un rapport émanant du Conseil Général de l’Alimentation (CGA) – 10 experts y ont contribué – et le rapport reste confidentiel – occulté, ignoré, avant que la présidente du front national ne relance une nouvelle fois le débat. En pleine campagne présidentielle, cette fois – ah là, là ! l’hallal fait flamber les médias. Le 3 mars, le président d’une République qui bannit les catégories ethniques, lance, pourtant, « l’étiquetage de la viande en fonction de la méthode d’abattage » ; comme si, dans l’esprit du devoir de voir, et de savoir, on ne pouvait cacher le halal ou le casher (kasher). Le 5 mars, le premier ministre précise : « Les religions doivent réfléchir au maintien des traditions ancestrales qui ne correspondent plus à grand-chose, aujourd'hui, avec l'état de la science, l'état de la technologie, les problèmes de santé… ». Ses propos suscitent l’ire des communautés religieuses dont les hauts représentants sont successivement reçus à Matignon. Le Premier ministre se défend d’avoir la moindre intention de blesser les communautés religieuses. Il maintient toutefois la nécessité de trouver une solution pour l’information des citoyens.
De leur côté, ceux qui se veulent rationnels invoquent, à la fois, la souffrance animale infligée et le souci de l’hygiène. Mais, de tel ou tel point de vue, l’hygiène est invoquée par tous. « L’œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs » (OABA), présidée par Jean-Pierre Kiefer, fait savoir que 58% des moutons relèvent de cet abattage rituel par un « sacrificateur ». La relation s’impose avec la grande fête musulmane du sacrifice du mouton. Ce qui ressort des chiffres, c’est que l’abattage rituel est subrepticement employé sans demande citoyenne à ce niveau. Que se passe-t-il ? L’abattage rituel fait apparaître la concurrence entre associations qui rivalisent pour représenter les musulmans. Il est pris comme élément de référence identitaire de diverses façons car les interprétations varient comme le souligne clairement Gilles Kepel (2012).
Le halal dépasse totalement le domaine de l’abattage. Sa signification principale « ce qui est licite », renvoie même au regard masculin sur les femmes et condamne comme jadis les chrétiens l’adultère commis en pensée. D’une façon plus générale encore, le halal réfère aux catégories « politico-religieuses », fondatrices des communautés humaines, de leurs mœurs et de leur identité : le permis et l’interdit, le profane et le sacré, le pur et l’impur.
Techniquement, l’abattage rituel délaisse l’étourdissement animal. Il est alors question et de la souffrance animale et de la conservation des viandes en fonction de l’écoulement du sang. La question financière est aussi présente de plus d’une façon. L’abattage rituel a un coût pris par ceux qui l’exécutent au nom de leur groupe religieux. Mais, comme il supprime le poste de l’étourdissement, il apparaît aussi plus rentable sans relation à la religion. Ilest vrai, en entretien avec Juliette Cerf (2012), le philosophe italien Giorgio Agamben disait, déjà, sans malice : « le capitalisme est en réalité une religion ». On peut comprendre et penser encore un peu plus loin, avec René Girard (2011), analyste en profondeur du sacrifice originel. Autrefois, il était accompli par tous les membres d’une tribu. Chacun devait plonger le couteau sacrificatoire dans la victime, mais seulement le jour du rite sacrificiel commun. Entre deux sacrifices, la violence restait interdite. Le sacrifice était donc un rite de prévention de la violence. Chacun en l’exerçant – exceptionnellement ce jour là – était supposé s’en purifier. Par la suite, la croissance démographique des tribus entraine leur transformation en royaume. Le rite sacrificiel collectif est devenu impossible. Désormais, le sacrifice est confié à un sacrificateur, personnage représentatif et symbolique unique, qui l’exerce au nom de tous. De ce fait, la catharsis de la violence devient elle-même symbolique. La violence réelle, toujours difficile à contenir, l’est de moins en moins. Les sociétés royales allaient passer du préventif au curatif en inventant le tribunal avec ses jugements, ses sanctions et ses peines. Dès lors, le sang ne coulait plus.
Toutefois, la tradition peut vouloir conserver cette référence à la violence meurtrière effective avec ce qu’elle a de visible, d’ostensible. Parmi les esprits consensuels, certains trouvent la conciliation possible entre la tradition et la modernité. En effet, l’étourdissement n’est pas la mort. C’est donc encore d’un être vivant que coule le sang. Au-delà des bénéfices économiques ou identitaires, une perspective plus ancienne, semblerait écouter, sans plus la comprendre, la tradition, ce « passé supposé savoir ». Nous cache-t-il, se cache-t-il que la référence à la violence effective (« faut qu’ça saigne !») reste fondatrice de toute organisation sociale ?


3./ Un différentiel continental d’interactions humaines (Diamond)

3./ Un différentiel continental d’interactions humaines (Diamond) La comparaison des civilisations est un exercice extrêmement difficile et même voué à l’échec. Comment comparer si l’on ignore les points de départ des unes et des autres ; et, par la suite, leurs évolutions différentes. Or, cela exige des moyens rarement disponibles : ceux qui permettent de penser l’histoire de façon globale : dans sa durée, sur la planète. Le biogéographe et historien américain, J. Diamond (2000) satisfait à cette exigence. Il a montré que les êtres humains ne disposaient pas de ressources continentales égales. L’Eurasie a bénéficié de circulations fréquentes, d’ordre horizontal : « d’est en ouest » et « d’ouest en est ». Les échanges y étaient plus faciles. Plusieurs grandes civilisations ont, aussi, pu s’y construire ensemble. Rappelons les routes commerciales séculaires du jade et de la soie.
A l’inverse, les continents verticaux, de l’Afrique et des deux Amériques, ont constitué un milieu biogéographique défavorable. Les circulations horizontales ne pouvaient y avoir la même ampleur qu’en Eurasie. Les circulations verticales « nord-sud » ou, potentiellement « sud-nord », se heurtaient aux différentiels climatiques et physiques menaçant les humains en déplacement. En effet, les zones climatiques déterminaient des conditions de vie nouvelles, spécifiques pour eux comme pour leurs troupeaux. Passer d’une zone à l’autre pouvait comporter de graves déstabilisations comme, par exemple, la rencontre avec la Tsé-Tsé. Ces limites, voire ces entraves aux déplacements, ont fait que les ensembles humains d’Afrique et d’Amérique n’ont pas bénéficié de ressources équivalentes à celles dont disposaient les ensembles humains eurasiatiques. Même s’il y a eu aussi telle exception comme la grande migration bantoue. Ce serait bien mal comprendre les études de Diamond que d’y déceler une dévalorisation des Africains et des Américains d’hier. En fait, sa démonstration s’attaque à des universitaires américains, pseudo-scientifiques d’esprit raciste, qui invoquent certains manques des cultures africaines et indiennes pour les interpréter comme le fruit d’une infériorité raciale.
On ne saurait pas davantage tirer des analyses de Diamond que « l’Afrique n’est pas entrée dans l’histoire ». L’histoire ne fonctionne pas sur un unique modèle qui serait occidental. En tout cas, elle ne commence pas avec la Renaissance ou la Révolution industrielle européennes. De plus, on ne peut ignorer que ces continents ont, aussi, été violemment perturbés par des colonisations qui mirent en œuvre esclavage ou servage. Ce fut doublement le cas de l’Afrique, sous dominations arabes et occidentales. Observation supplémentaire : les tribus de ces continents n’ont pas bénéficié de la présence naturelle du cheval. Elles n’ont pas eu l’occasion de le domestiquer en cheval de trait et en cheval monté. En Eurasie, ces domestications des chevaux ont bouleversé les modalités de l’élevage, de l’agriculture, des transports et des guerres. On sait combien les populations amérindiennes furent impressionnées en voyant arriver les cavaliers espagnols.


4. / Quelles dynamiques favorisèrent les sciences et les techniques ? (Cosandey)

4. / Quelles dynamiques favorisèrent les sciences et les techniques ? (Cosandey) Les observations précédentes ne doivent pas paralyser tout jugement se référant à des données momentanées et locales. Des hiérarchisations limitées, ponctuelles, précises, peuvent faire sens comme objets d’enquête, de réflexion, de débat légitime.
A cet égard, les travaux de David Cosandey (2007) sont significatifs des conditions et des processus permettant des floraisons scientifiques et techniques. Cosandey note que, dans la Grèce antique et dans l’Europe de l’Ouest, on a des côtes fort découpées et, du fait des reliefs intérieurs, des morcellements internes. Cette situation a deux conséquences : elle favorise un développement des transports maritimes plus faciles et plus rentables que les transports terrestres. De plus, abritées par des reliefs protecteurs, les sociétés ont pu se constituer et perdurer grâce à des frontières « naturelles ». Sans être exclues, les conquêtes de certains pays par d’autres en étaient moins faciles. Par contre, les échanges commerciaux étaient actifs et nombreux. En ont témoigné la Ligue hanséatique au nord, la Méditerranée au sud. Et, avec entre elles, de grandes foires, comme celles de Champagne.
Les rivalités, y compris militaires, maintenues entre pays, pouvaient être stimulantes et ouvertes sur des conduites novatrices exceptionnelles. Ainsi, Christophe Colomb essuya de nombreux refus de diverses Cours européennes jusqu’au moment où la Cour d’Espagne, déjà sollicitée, revint sur son refus.
Cosandey ne s’en tient pas aux exceptions « européennes ». Il suit son fil rouge des floraisons scientifiques et techniques sur l’ensemble de la planète. Le morcellement des côtes et celui des territoires ne doivent pas cacher qu’un principe plus général y est inscrit. Les sciences et les techniques se développent davantage, partout sur la planète, dès que des circonstances « x » permettent à des rivalités de s’amorcer dans des conditions économiques assez bonnes et partagées par tous. En Chine, ce fut, à diverses reprises, pendant les « Royaumes combattants » (474-221 AEC), les « Trois Royaumes » et les « Dynasties du nord et du sud » (220-589) ; enfin, pendant les cinq « Dynasties » (907-1279). A l’inverse, quand les conditions économiques ne sont pas favorables, les différents Etats en concurrence manquent de ressources ; le moindre avantage comparatif d’une société lui permet de s’imposer et de créer un Etat global autoritaire qui n’encourage que modérément, ou pas du tout, le développement des sciences et des techniques. Depuis le Premier Empire (221-206 AEC), cette situation d’autoritarisme a caractérisé de nombreuses dynasties impériales chinoises et fut, par exemple, la cause d’un isolationnisme chinois par abandon de l’exploration et de l’expansion maritimes.
Tout cela s’est produit dans l’histoire planétaire : en Chine, en Grèce, en Islam, en Europe. Cosandey corrige deux idées simplistes. On aurait pu croire que la rivalité interétatique était nocive, produisant nécessairement des guerres destructives. On aurait pu croire que la prospérité économique seule était suffisante.
Des études de ce type ne doivent pas être comprises comme conduisant à énoncer la supériorité d’une civilisation. S’il y a supériorité, ça ne sera jamais que dans des espaces et des temps limités. Par contre, l’étude de ces phénomènes et leur appréciation est indispensable car elle permet de découvrir et de comprendre ce qui freine ou stimule les développements humains.


5./ Asie, Europe, Islam, l’interdépendance des civilisations

5./ Asie, Europe, Islam, l’interdépendance des civilisations Aux observations précédentes, il faut encore ajouter que les civilisations eurasiatiques ne peuvent pas être considérées comme des objets séparés, hermétiques, que l’on pourrait comparer d’un point de vue extérieur. Des interactions diverses et nombreuses ont eu lieu et ont toujours lieu entre elles. Ne donnons ici qu’un exemple, trop peu connu.
La République de Venise, à l’origine mercenaire de l’Empire romain d’Orient, devient plus riche que son employeur. C’est là une donnée de civilisation fort significative de l’apparition du capitalisme et des nations marchandes européennes qui vont supplanter royaumes et empires. Précisons que la supériorité de la flotte commerciale vénitienne tient à des inventions techniques lui permettant d’être plus rapide et d’échapper aux pirates. L’une de ces ressources techniques est le gouvernail d’étambot. Son cas est exemplaire. Il apparaît en Occident, au XIIe siècle, chez les Normands, mais on connaît son existence généralisée sur les flottes chinoises du Xe siècle. On l’a retrouvé sur la maquette d’un bateau, objet funéraire datant du 1er siècle de l’E.C ; et même sur une poterie chinoise du 1er siècle A.E.C.
On peut se demander s’il y a eu réinvention, à partir de possibilités inventives partagées par tous les humains, ou transmission historique ; voire dynamique commune entre réinvention et transmission. Sur ces bases, il n’y a aucune raison de refuser de reconnaître que la Chine fut, un certain temps, au sommet de la civilisation : de différents points de vue techniques, politiques, esthétiques. Ou que, plus tard, l’Europe fut aussi dans ce cas, non sans avoir profité de divers apports externes, asiatiques en particulier, auxquels les pays islamiques ont d’ailleurs contribué.


6./ L’Europe, grandeur et décadence (Goody)

6./ L’Europe, grandeur et décadence (Goody) En marge de cette querelle des civilisations, caractéristique d’un moment du printemps électoral français, deux philosophes amis, Jacky Dahomay et Luc Ferry, ont manifesté un vif désaccord. Le premier trouve invraisemblable l’appui apporté par le second à la thèse d’une supériorité civilisationnelle occidentale. Luc Ferry entend démontrer, rationnellement, que la civilisation occidentale a une supériorité incontestable : elle est la seule à véritablement promouvoir l’autonomie individuelle.
L’anthropologue britannique, Jack Goody (2010) a consacré un gros ouvrage à dénoncer Le vol de l’histoire par l’Occident. Il traite précisément de cette question de l’individu et de sa liberté. D’abord, aujourd’hui, il observe cela sur le terrain des tribus africaines. Et il rappelle que des observations semblables étaient déjà faites par Ibn Khaldoun. Jean Baechler (1985), lui aussi dans un gros ouvrage, analyse toutes les formes de démocratie et consacre un chapitre à la démocratie communautaire tribale d’autrefois.
Autre preuve, celle qu’apporte Emmanuel Todd (2011) en démontrant que la famille nucléaire – que l’on trouve en France et en Grande Bretagne – et qui accorde à l’individu une réelle liberté par rapport à sa parenté – est une persistance du plus lointain passé. Par la suite, quand se constituent les royaumes et les empires nomades ou sédentaires, les systèmes familiaux autoritaires s’imposent. Or, l’influence des sociétés autoritaires n’a pas atteint les extrémités de l’ouest européen, parce que l’Europe, on l’a fort bien dit, n’est que ce lointain « petit cap du continent asiatique ». C’est la raison pour laquelle les formes familiales originelles n’y ont pas été atteintes par les formes familiales produites en Chine, en Mongolie, en Russie.
La civilisation européenne, par un hasard de la géohistoire, a donc été la bénéficiaire d’une autonomie individuelle d’origine tribale. Même si elle a pu la développer et la perfectionner ensuite, elle ne l’a pas inventée.
Et même, à vrai dire, il s’agit d’une caractéristique humaine générale. Ce qui ne veut pas dire que les développements des sociétés ne pouvaient pas la mettre en cause, et la limiter à l’extrême comme dans le cas de l’esclavage.
On pourra se référer à l’ouvrage de Jack Goody pour y trouver d’autres démonstrations semblables. C’est ainsi qu’il explicite le fonctionnement marchand, lui aussi très ancien, pour nuancer la thèse de Braudel d’un capitalisme spécifiquement occidental. Ce n’est pas à dire qu’il n’y a pas eu d’invention occidentale, ni à prétendre que l’Occident n’a pas largement dominé pendant quelques siècles. Jack Goody le reconnaît bien volontiers.
Par ailleurs, Luc Ferry aurait du mieux faire état des exacerbations perverses de l’individualisme d’aujourd’hui encouragé par une concurrence économique sans limite.
Avant cela, la liberté individuelle, insuffisamment compensée, avait déjà montré ses limites. Elle a eu sa part à l’origine des tragédies historiques successives de la Pologne. Enfin, en Europe, si elle a favorisé le développement des sciences et des techniques, elle s’est montrée bien négative quand les Européens n’ont pas su inventer le concert des Nations dont ils agitaient l’idée. L’incapacité de réguler l’autorité des royaumes et des empires avec la liberté des nations marchandes jette, finalement, l’Europe dans deux Guerres Mondiales, à tous égards monstrueuses.


7./ Plus qu’un ange, plus qu’une bête, l’humain

7./ Plus qu’un ange, plus qu’une bête, l’humain
L’ensemble des analyses qui précèdent permet d’éviter bien des erreurs sans toutefois venir à bout de l’imbroglio que représente cette question des civilisations. Pour y parvenir, nous devons poser deux données fondamentales qui, jusqu’ici nous manquent.
Au delà de tous ces inconvénients que nous avons reconnus, la volonté de comparer et de hiérarchiser des civilisations recèle encore une erreur plus cruciale, celle qui nous empêcherait de faire le constat d’une espèce humaine comme potentiellement productrice de culture ; également, à travers n’importe lequel de ses membres. Ce potentiel humain, partagé par tous, définit précisément l’humanité. Mais pas comme une nature. L’être humain est un être des possibles ; son exercice ne relève pas d’une nécessité brute. Il relève d’emblée de l’existence d’une communauté humaine.
Pour l’individu, séparé à sa naissance, sa communauté de réunion n’est pas absolument sommée de se produire. La production de l’un ne peut aller sans la production des autres y compris à son égard, d’autant plus dans son enfance et son éducation. Cependant, ces autres restent libres de s’impliquer ou non.
La deuxième donnée fondamentale apparaît alors. Certes, les êtres humains ont les moyens de ces productions mais non l’indication des fins à poursuivre. Ils doivent en décider. La connaissance des comportements humains, tant individuels que collectifs ne cesse de nous mettre en présence de phénomènes tantôt sublimes et tantôt monstrueux. En usant des symboles bien nécessaires que l’humain s’est donné, nous disons « l’homme culturellement sublime », supérieur à « l’ange naturellement sublime » ; et « l’homme culturellement bestial », plus bestial que « la bête naturelle ».
Les deux données que nous présentons sont profondément éclairantes pour notre question des civilisations.
Selon la première, nous l’avons dit : les sources humaines des civilisations sont les mêmes ; cela n’a pas de sens de les comparer. Par contre, il y a un grand intérêt à en explorer les moyens. Deux œuvres, parmi d’autres, s’y sont récemment consacrées. Celle du penseur belge Henri van Lier (2010) et celle du philosophe italien Giorgio Agamben (2002). Avec parfois certaines variations des expressions, ils identifient les mêmes moyens fondamentaux : la communauté, le visage, le langage, le geste, la pensée.
Quant à notre seconde donnée, elle souligne que rien ne semble pouvoir empêcher, automatiquement, la production culturelle humaine d’être civilisatrice, ou décivilisatrice, barbare.
Le sociologue, d’origine allemande, Norbert Elias (1939), est bien connu pour ses études du processus de civilisation. Pour lui, cela peut aller du contrôle de sa conduite en société jusqu’à la construction de l’Etat. Toutefois, pour lui, ce processus n’a rien d’automatique et d’assuré, la civilisation peut toujours laisser place à la décivilisation, comme par exemple, la période du nazisme en témoigne largement. Elias (1989) refuse l’idée que cela puisse résulter du hasard. C’est ainsi qu’il cherche et trouve certaines prémisses de cette décivilisation dans une certaine violence aristocratique, patente dans certains groupes sociaux, en Allemagne, au 19ème siècle. Comme l’a indiqué Serge Letchimy, cette recherche peut s’étendre à l’ensemble de l’histoire européenne, particulièrement coloniale. Un romancier, lui aussi martiniquais, René Maran, percutant prix Goncourt 1921, pour Batouala, écrit : « Civilisation, orgueil des Européens… tu battis ton royaume sur des cadavres… tu es la force qui prime le droit. Tu n’es pas un flambeau mais un incendie ».


8./ Lévy Strauss, politiquement incorrect

8./ Lévy Strauss, politiquement incorrect
Au cœur du débat, déjà signalé, entre Jacky Dahomay et Luc Ferry, celui-ci rapporte un entretien donné par Lévi-Strauss au Figaro, le 22.07.1989. Le journaliste questionne l’anthropologue à propos du nazisme. Il lui demande si la barbarie signe la fin d’une civilisation. Voici cet échange.
« CLS : Non, l’avènement de la barbarie n’amène pas la fin de la civilisation. Ce que vous désignez sous le terme de barbarie du point de vue d’une civilisation est civilisation. C’est toujours l’autre qui est le barbare.
Le Figaro : Ici, il s’agit de l’hitlérisme !
CLS : Mais eux se considéraient comme la civilisation. Imaginez qu’ils aient gagné, car vous pouvez aussi imaginer cela…
Le Figaro : Il y aurait eu un ordre barbare !
CLS : Un ordre que nous appelons barbare et qui, pour eux, aurait été une grande civilisation…
Le Figaro : Basé sur la destruction des autres ?
CLS : Oui, même si les juifs avaient été éliminés de la surface de la terre – je me place dans l’hypothèse du triomphe de l’hitlérisme – qu’est ce que ça compte au regard des centaines de millénaires ou des millions d’années ? Ce sont des choses qui ont dû arriver un certain nombre de fois dans l’histoire de l’humanité (…) Si l’on regarde cette période avec la curiosité d’un ethnologue, il n’y a pas d’autre attitude que de se dire : une catastrophe s’est abattue sur une fraction de l’humanité dont je fais partie. Et voilà ! (...) Bon, c’est très pénible pour les gens qui sont juifs, mais … ».
A lire un tel texte, d’aucuns pourraient avoir l’impression que l’ethnologue y prend une position purement factuelle hors de toute référence à des valeurs. Ce serait une grave erreur d’interprétation. Tout au contraire, il nous oblige à prendre conscience d’une réalité hypercomplexe : celle du destin « humain, inhumain », qui ne cesse de charrier la gloire et l’horreur, le sublime et la retombée tragique dans les violences les plus innommables.
Redisons-le, l’être humain est un être auquel la nature n’a pas dicté ses conduites. Elle lui a dicté de produire sa culture. Volens nolens, c’est à cela qu’il s’emploie. Cette culture pouvant être aussi déculturation ; comme sa civilisation, décivilisation, barbarie.


9./ Un regard vers l’avenir

9./ Un regard vers l’avenir
Ce qui choque dans la décivilisation, c’est l’impression de chute brutale qu’elle semble opérer entre nombre de conduites paraissant judicieusement construites, voire sublimes, et certaines conduites monstrueuses que l’on aurait pu penser définitivement bannies et qui sont, au contraire, en expansion violente.
Ce n’est pas de bonne observation de s’exclamer : « comment peut-on passer de Lessing, Goethe, Schiller, Heine, Mozart, Bach, Beethoven, et tant d’autres, à « l’inhumanité nazie ? ». En effet, les extrêmes qualités des littératures, des musiques, des arts, des techniques et des sciences sont très loin d’avoir été inventées dans les constructions identitaires individuelles, groupales, sociétales. Ces domaines délaissés demeurent des matrices toujours possibles de barbarie. Il est peu sage de relier écrivains et musiciens au nazisme, sous prétexte que cela se produit en Allemagne. Par contre, il est sage de référer la Shoah à la « pureza de sangre », autrefois invoquée en Espagne, à l’égard des arabes et des juifs.
Les attitudes n’ont pas changé. Nous ne parvenons pas à corriger l’exacerbation des oppositions identitaires. Individus, groupes, sociétés valorisent leurs propres positions et dévalorisent les positions des autres. On ne cherche pas les moyens de base, encore moins les raffinements, qui permettraient de construire les adaptations antagonistes entre adversaires. Ces dynamiques d’équilibres et de déséquilibres, les écrivains les inventent dans leurs écrits, (essais, romans, nouvelles) ; les musiciens dans leurs musiques ; les peintres dans leurs tableaux ; les savants dans les propositions scientifiques et les techniciens dans leurs machines techniques (le moteur à explosion n’explose pas !). Ailleurs, dans les domaines religieux, politiques, économiques, sociaux et familiaux, nous ne le faisons pas ; ou si peu !
Les centrations identitaires ne sont pas seulement celles des identités individuelles, groupales, sociétales. Ou, du moins, celles-ci se constituent aussi autour des grandes activités. Religion, politique, économie, information sont l’objet d’implications variées et d’investissements différentiels. L’histoire montre que chaque grande activité est d’abord source de bénéfices importants pour les uns et pour les autres. Mais ensuite, elle se crispe sur son pouvoir qu’elle veut maintenir voire étendre à tout. En durcissant encore la domination qu’elle exerce sur les acteurs des autres activités, elle devient source de paralysie de la dynamique humaine. Elle développe alors ses maléfices. Mais ses acteurs ne le font pas au même endroit, au même moment. Autour de chaque grande activité, partisans et adversaires ne parlent pas du même vécu car ils n’ont pas la même histoire.
Une correction serait-elle possible avec une information, aujourd’hui, en mesure de permettre aux divers acteurs humains d’échanger le vécu différent de leurs différends. Il est vrai qu’ils s’emploient à le cacher.
En rendant les situations plus partageables par des institutions diverses qui peuvent aller de la diplomatie à l’éducation selon la brièveté ou la durée des évolutions, les acteurs humains, en concurrence, conflit, complémentarité, pourraient à partir de leurs antagonismes connus, partagés, symboliquement et réellement, construire, au moins pour une part, à un cumul organisateur civilisationnel plus avancé.


10./ Folie, barbarie, terrorisme dans l’ « innocente » humanité

10./ Folie, barbarie, terrorisme dans l’ « innocente » humanité
La question des civilisations faisait de nouveau surface. On voulait les comparer ; les juger toutes égales ou désigner la meilleure. Soudain, éclate et prolifère le monstrueux d’un tueur de trois militaires, de deux enfants avec leur père, et d’une fillette poursuivie à l’intérieur même de cette école juive.
Qu’est-ce qui se manifeste là, qui surgit si souvent ? Récemment en Norvège ; aujourd’hui en France ; fréquemment aux Etats-Unis ; et encore avec ce vigile « blanc » tuant un adolescent « noir » désarmé. Comment s’engendre ce monstrueux qui semble n’être, pour ces tueurs, qu’un fait parmi d’autres ?
Une attitude est courante, celle de s’innocenter soi et de rabattre toute faute sur le seul tueur : c’est un fou ou c’est une bête. Ainsi, l’humain, et nous avec lui, serions indemnes ! Mais, semble-t-il, en ligne, des milliers de personnes – que penser d’elles ? – prendraient parti pour le tueur !
Nous ne parvenons pas à penser les civilisations entre elles parce que nous ne pensons peut-être même pas l’humain en lui-même. Il est, dès l’origine « séparé, réuni », inquiet d’ « être ou non », plutôt qu’heureux, profondément, du miracle d’avoir lieu. Folie, barbarie, terrorisme sont au sein des civilisations. C’est en les traitant qu’elles progresseront : pas si elles s’en exonèrent. « Bien faire l’homme », disait Montaigne, mais cela se découvre et s’apprend. Le fait-on ? Au contraire, aujourd’hui, beaucoup pensent même que l’individu peut tout faire pour exister ; et que tous en profiteront ! La communauté humaine ne relève plus d’un désir mais d’un fait brut. Inutile de s’en soucier ! Pourtant, n’est-ce pas là, déjà, faire le premier pas vers le monstrueux qui nous révoltera ?


11./Bibliographie

11./Bibliographie.
Agamben G. 2002, Moyens sans fins. Notes sur la politique, Paris, Payot, Rivages.
Baechler J., 1985, Démocraties, Paris, Calmann Lévy.
Cerf J., 2012, « Giorgio Agamben », Télérama n° 3243, 10-16 mars, pp. 12-16.
Cosandey D. 2007 (1997), Le secret de l’Occident. Vers une théorie générale du progrès scientifique, Avec une Préface de Christophe Brun, Paris, Flammarion.
Demorgon J. 2016. L'homme antagoniste. Paris: Economica.
Demorgon J. 2015. Complexité des cultures et de l’interculturel. Contre les pensées uniques (id.). Demorgon J., 2010, Déjouer l’inhumain. Avec Edgar Morin, Paris, Economica.
Diamond J., 2000, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Gallimard, (cf. R. P.)
Elias N., 1939, Über den Prozess der Zivilisation. Basel : Verlag Haus zum Falken.
Elias N., 1989, Studien über die Deutschen. Michael Schröter, Frankfurt am/M: Suhrkamp.
Girard R., 2011 (1972), La violence et le sacré, Paris, Fayard, Pluriel.
Goody J., 2010, Le vol de l’histoire. Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Gallimard, (cf. R. P. Kepel G., 2012, Quatre-vingt-treize, Gallimard, Paris.
Maran R., 1921, Batouala, Paris, Albin Michel.
Morin E., 2002, (1997), Pour une politique de civilisation, Arléa Poche.
Spengler O., 1948 (1918), Le déclin de l’Occident. Gallimard.
Todd E., 2011, L’origine des systèmes familiaux, Paris, Gallimard.
Valeurs actuelles du 16.02.2012, cf. par exemple C. Delsol, J.P. Garraud, D. Tillinac.
Van Lier H., 2010, Anthropogénie, Liège, Les Impressions Nouvelles.(cf. R.P., 774, septembre 2011)


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Intégrer l’humain et le culturel
Construire un apprentissage interculturel inventif

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I/ Dans la mondialisation, devenons-nous multiculturels, transculturels, interculturels ?

1/ Multiculturel de séparation, multiculturalisme de tolérance

I/ Dans la mondialisation, devenons-nous multiculturels, transculturels, interculturels ?

1/ Multiculturel de séparation, multiculturalisme de tolérance Les mots employés sont différents selon les pays. Dans certains, on préfère les termes « multiculturel » et « transculturel ». Si l’on regarde plutôt du côté des séparations entre les acteurs, les groupes, les sociétés et leurs cultures, les relations sont qualifiées de « multiculturelles ». Elles peuvent être hostiles, indifférentes ou respectueuses. On passe ainsi de la ségrégation inhumaine à une politique de la reconnaissance de l’autre, nommée « multiculturalisme ». Le multiculturalisme est une référence au Canada, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne mais aussi en Europe.


2/ Un transculturel d’association et ses limites

2/ Un transculturel d’association et ses limites
Si l’on regarde plutôt du côté de ce qui réunit les personnes, les groupes, les sociétés, les relations sont souvent qualifiées de « transculturelles ». Ces références transculturelles peuvent être prises dans le domaine religieux ou dans le domaine politique. C’est le cas dans une France où nombreux sont ceux qui invoquent les relations transculturelles, républicaines et laïques. Les relations transculturelles sont diversement souhaitées. Cependant, aucune religion n’a pu devenir universelle, aucune politique laïque non plus.


3/ De l’interculturel volontaire à l’interculturel factuel

3/ De l’interculturel volontaire à l’interculturel factuel Si l’on regarde plutôt du côté des interactions entre personnes, entre groupes, entre sociétés, les relations sont qualifiées d’« interculturelles ». Elles peuvent être de violence et inhumaines ou bien humaines et de bonne volonté. Quand on parle de relations interculturelles sans précision, on ne pense qu’aux relations interculturelles positives que l’on souhaite voir se développer. C’est là que réside la faiblesse de la notion d’interculturel. Elle cherche à fonder un interculturel de convivialité dans les situations d’immigration ou de travail en entreprises. Ce ne sont là qu’une part des échanges interculturels humains qui pour le reste sont des échanges violents à divers niveaux y compris extrêmes. Regarder seulement l’interculturel voulu comme tel, écarter l’interculturel lié aux échanges violents c’est se tromper soi-même.


4/ Multiculturel, transculturel, interculturel historiques en France

4/ Multiculturel, transculturel, interculturel historiques en France
Ces trois perspectives multiculturelles, transculturelles, interculturelles interfèrent dans les expériences en évolution des personnes, comme dans celles des groupes et des sociétés. En France, l’unification politique a fortement pesé en faveur d’un transculturel politico-religieux, catholique-gallican. Après la chute de l’Ancien Régime il s’est changé en transculturel républicain. Auparavant, les cultures du Sud n’eurent à choisir qu’entre la disparition et l’assimilation. Les Protestants passèrent aussi de l’édit de Nantes, avec Henri IV, à sa révocation par Louis XIV, c’est à dire de l’assimilation à l’exclusion. Ensuite, la Révolution française réduisit les Provinces (parfois d’anciens royaumes) à de simples départements français et tenta de recouvrir toutes les disparités sociales par l’institution unique de la citoyenneté. Les appartenances religieuses furent également assimilées les unes aux autres sous la rubrique de la vie privée et la laïcité se mit en place comme idéal également transculturel. La même politique d’assimilation, on le sait, servit aussi d’idéologie dans l’empire colonial français. La multiculturalité planétaire liée aux échanges internationaux économiques, migratoires, touristiques, met en question ce trans-culturalisme à la française. Du coup entre ce transculturalisme d’hier et cette multiculturalité obstinée d’aujourd’hui, la perspective interculturelle s’efforce de faire le lien. Regardons ce qu’il en est du côté de la langue : Dans le Dictionnaire culturel en langue française, d’Alain Rey on trouve 250 termes commençant par « inter » à comparer aux 170 termes commençant par « trans » et aux seulement 80 termes commençant par « multi ».


5/ Multiculturel, transculturel, interculturel historiques aux Etats-Unis

5/ Multiculturel, transculturel, interculturel historiques aux Etats-Unis
Si l’on regarde du côté des Etats-Unis on découvrira une évolution. Au départ on a bien un transculturalisme visant à unifier toutes les populations mais blanches seulement. C’est le fameux « melting pot », titre d’une pièce de théâtre à grand succès de 1917. Les évolutions seront difficiles mais finalement décisives. Nathan Glazer évoque une recherche longitudinale sur un même échantillon important de la presse américaine. Le terme « multiculturalisme » absent jusqu’en 1988 apparaît une centaine de fois deux ans plus tard, en 1990, 600 fois l’année suivante et 1500 fois en 1994. Le changement est net. D’ailleurs un dictionnaire philosophique à orientation internationale marqué par les dominances culturelles contemporaines et les limites de place, le Vocabulaire européen des philosophies (Cassin, 2004), met en avant « multiculturel » et « multiculturalisme » et néglige même interculturel et transculturel !


6/ Positions multiples dans la mondialisation : exigences d’une pédagogie différenciée

6/ Positions multiples dans la mondialisation : exigences d’une pédagogie différenciée
Deux conséquences doivent être tirées de ces constats. D’une part, il est évident que telle ou telle orientation l’emporte en un lieu et en un temps géohistoriques donnés. Cependant les conditions actuelles de la mondialisation et le développement de son analyse réflexive conduisent à reconnaître que les trois orientations composent un système adaptatif virtuel. Les trois orientations – la séparation, l’échange, l’association – peuvent toutes être sollicitées historiquement mais aussi dans les évolutions des personnes. Il en résulte qu’une personne, un groupe , une société peuvent évoluer, osciller entre ces trois perspectives voire tenter de les emprunter diversement ensemble.
Au plan pédagogique, il est évident que les évolutions dans les classes peuvent être multiples, selon les origines nationales, selon les formations culturelles, les âges et les sexes.. Personne ne peut prétende détenir une solution pour tous. D’où l’évidence et l’exigence d’une pédagogie différenciée qui accompagne au mieux les délicates et souvent contradictoires évolutions des personnes.


II/ La culture et les cultures comme médiations

7/ Sous ses divers sens, le culturel est une réponse adaptative de la condition humaine

II/ La culture et les cultures comme médiations

7/ Sous ses divers sens, le culturel est une réponse adaptative de la condition humaine Il est indispensable de comprendre la culture sous tous ses aspects. Dans la tradition anglo-saxonne, la culture renvoie à l’anthropologie, c’est-à-dire aux manières de se nourrir, de se vêtir, d’habiter, de vivre dans des sociétés organisées qui contrôlent les comportements de leurs membres.
Dans la tradition latine, la culture c’est la mise en valeur d’un domaine et de ses techniques. L’agriculture est la mise en valeur de la terre. L’architecture est la mise en valeur de l’habitat. Il y a encore une culture que l’on peut dire « cultivée ». Elle se veut raffinée. Elle résulte d’une mise en valeur qu’opère sur elle-même, pour se distinguer des autres, la couche qui se veut supérieure dans une société. On la trouve dans les pages « culture » des magazines médiatiques évoquant les techniques et les sciences, les littératures et les arts : architecture, théâtre, cinéma, peinture, musique et danse.

Tous ces aspects relèvent cependant d’une même donnée biologique originelle. L’être humain se distingue relativement des animaux. L’oiseau n’apprend pas à construire son nid, pas plus que l’araignée sa toile.
Ce déficit de l’être humain tourne a son avantage. Ne bénéficiant pas de programmes naturels fixes, l’être humain doit les construire et les reconstruire en fonction de ses expériences elles-mêmes variables selon ses contextes dans l’espace et dans le temps. Cette nécessité adaptative permanente est à l’origine de la culture comme dimension fondamentale du développement humain.


8/ Le culturel est plus qu’élitisme, il émerge de toute expérience humaine

8/ Le culturel est plus qu’élitisme, il émerge de toute expérience humaine
Nous faisons une erreur grave en constituant le culturel comme un secteur à part des activités humaines. C’est, au contraire, à partir de toutes nos activités que nous produisons le culturel, de sa base à son sommet.
En ce sens, l’économique fait partie de la culture avec les techniques de recherche, d’exploitation, de commercialisation. Le politique, aussi, avec l’organisation des sociétés.
De même le religieux tente de relier l’humanité dans la suite des générations (le culte des ancêtres l’indiquait) comme dans les multiples autres manifestations de sa diversité.
En tout et à chaque moment, la culture est ce que nous jugeons digne d’être sélectionné, conservé, transmis, pour être réutilisé.
Elle est ainsi ce que nous avons de plus précieux : information, communication, action à disposition. Cultures anthropologique et sociétale – économique, religieuse, politique – culture cultivée – technique, esthétique, scientifique, juridique, etc. – constituent ensemble le trésor de l’expérience humaine.


9/ Les caractéristiques culturelles sont renforcées par la commodité des habitudes et les fiertés identitaires

9/ Les caractéristiques culturelles sont renforcées par la commodité des habitudes et les fiertés identitaires
Nous venons de voir que les réponses culturelles résultent des singularités des environnements et des adaptations. Cependant, une fois effectuées, reprises et transmises, elles deviennent des réponses habituelles que les personnes et les groupes réutilisent. Ces réponses ne leur apparaissent plus comme conventionnelles. Ce sont leurs propres réponses et, surtout pour des tiers, elles deviennent caractéristiques des personnes, des groupes, des sociétés. En devenant habitudes et identités, la culture peut se rigidifier au détriment d’ailleurs des adaptations humaines toujours nécessaires.


10/ La culture, les cultures : médiations multiples, étendues et profondes

10/ La culture, les cultures : médiations multiples, étendues et profondes
Ces observations et analyses mettent en évidence la fonction de médiation ou, si l’on préfère, de reliance de la culture et des cultures. Reliance entre les humains et le monde auquel ils doivent s’adapter. Reliance des humains entre eux dans les sociétés qu’ils constituent grâce à cette culture individuelle et collective. Reliance à travers l’espace mais aussi à travers le temps associant l’innovation à la tradition. Reliance des cultures entre elles par la recherche poursuivie d’une culture des cultures. C’est d’ailleurs le seul moyen de se mesurer à l’inévitable point faible du culturel, le durcissement des identités jusqu’à leur négation réciproque et leur volonté destructrice de l’autre. Mais, là encore, on constate que c’est la culture elle-même qui se donne aussi les moyens de combattre ses crispations, ses déviations , ses folies meurtrières.


11/ La pensée systémique et l’émergence des problématiques adaptatives communes

III/ Un apprentissage interculturel fondé sur les sciences humaines.

11/ La pensée systémique et l’émergence des problématiques adaptatives communes.
L’apprentissage interculturel apparaît le plus souvent comme relativement dépourvu de moyens réellement fondés. Il s’appuie sur des intentions louables d’origine morale visant à développer prises de distances et compréhension de l’autre et de ses cultures. Cela commande le souci d’accroître ses connaissances à cet égard et de se disposer à un accueil où l’on emprunte des conduites à la culture de l’autre pour lui signifier que nous le rejoignons là où il est dans sa propre culture.
Le développement des sciences humaines offre maintenant de réels fondements à l’apprentissage interculturel. A la traditionnelle opposition des personnes, des groupes et des sociétés qu’elles ont d’abord elles-mêmes reprise, elles ont enfin substituer une profonde reliance qui se joue au travers ce ce que l’on doit nommer la problématique adaptative commune car en même temps individuelle et collective. On doit la compréhension de la problématique commune à bien des travaux de Jean Piaget à Edgar Morin, en passant par la cybernétique. Une pensée systémique a émergé mettant en évidence le fait que les individus, les groupes, les sociétés partageaient de grandes problématiques fondamentales de régulations adaptative. Celles-ci ont plus ou moins pris la suite de celles que la vie avait dû construire car sans ses régulations elle aurait disparu.
Nommons quelques unes d’entre elles : ouverture/fermeture, stabilité/changement, unité/diversité, centration/décentration, autorité/liberté, inégalité/égalité. Chacune se décline de multiples façons selon les niveaux et les domaines de ses manifestations. Ainsi, la problématique ouverture/fermeture est physiologique quand elle concerne la reproduction des espèces ou les ouvertures et les fermetures de l’organisme individuel. Elle est psychologique avec, par exemple, la hiérarchisation de la distance à autrui, du grand groupe à l’intimité. Elle est politique quand elle concerne les frontières et les flux transfrontières ; économique quand elle concerne le protectionnisme et le libre-échange ; religieuse avec la damnation et le salut qui ouvre ou ferme le paradis d’une autre vie.
Comme le montrent tous ces exemples, monde du vivant et monde du social, individu et société, ne sont pas séparés. Ces grandes problématiques adaptatives générales et communes opèrent la reliance. De ce fait, elles constituent les premières bases qui rendent possibles les dynamiques d’interculturations multiples des individus dans leur société mais aussi des sociétés entre elles. Mais cette référence fondamentale ne s’impose pas d’elle-même il doit y avoir là un projet éducatif crucial conduisant à un véritable apprentissage humain et culturel, individuel et collectif des problématiques adaptatives.


12// L’adaptation : acceptation, révolte, invention

12/ L’adaptation : acceptation, révolte, invention.
Nous allons précisé qu’il nous faut une autre conception de l’adaptation. Elle s’est mise en place grâce à Piaget, Eric Berne, Edgar Morin et d’autres. Nous verrons ensuite que chacun doit s’adapter dans sa propre culture et inventer sa réponse en oscillant au coeur de chaque problématique, puis entre plusieurs d’entre elles. Nous découvrons alors le chemin de cet apprentissage intraculturel à l’apprentissage interculturel
Si les adaptations produisent les cultures, les cultures une fois produites, peuvent restreindre les adaptations. Il faut d’abord préciser que l’adaptation ne doit pas être pensée de façon simplifiée. Elle n’est pas seulement acceptation ou soumission. L’être humain doit pouvoir s’opposer aux animaux qui l’attaquent. De même, aux intempéries qui le menacent : tempêtes, inondations, incendies, etc. L’adaptation n’est pas non plus toujours directement reliée aux réalités actuelles. La culture est faite des réalités dont on se souvient ou que l’on imagine. Dès lors, l’adaptation est aussi invention.


13/ Chacun doit s’adapter à partir de sa nature et de sa culture

13/ Chacun doit s’adapter à partir de sa nature et de sa culture.
Les souvenirs, les analyses, les anticipations de nos expériences nous font comprendre comment changent nos réponses en fonction des changements mêmes des situations.
Tantôt nous devons être ouverts pour accueillir des choses nouvelles qui nous sont nécessaires. Tantôt, nous devons être capables de nous fermer pour nous protéger de stimulations trop nombreuses ou trop précipitées. Il n’est pas toujours facile de savoir jusqu’où nous devons nous fermer ou nous ouvrir au monde, aux autres, à nous-même.
À partir de telles situations, les êtres humains ont pu concevoir que de véritables problématiques adaptatives structuraient leurs expériences. Chaque situation doit être appréciée. Sur cette base, l’adaptation humaine oscille entre plus ou moins d’ouverture et de fermeture. Les adaptations psychologiques prolongent d’ailleurs les adaptations physiologiques que nous connaissons bien. Ainsi, la pupille de notre oeil se ferme quand il y a trop de lumière et s’ouvre quand il n’y en a pas assez. Quand l’action exige un supplément d’énergie, le coeur bat plus vite. La vasodilatation des vaisseaux permet une meilleure circulation du sang. Au repos, on a un ralentissement du rythme cardiaque et une vasoconstriction des vaisseaux.
Si notre expérience doit ainsi s’adapter, notre culture qui l’accompagne doit le faire aussi et combattre ses propres rigidités. Dans toute culture, il est nécessaire de pouvoir modifier la réponse habituelle quand la situation l’exige en fonction de sa nouveauté. Variations, modifications, reconstructions des réponses courantes nécessitent des tâtonnements adaptatifs, des oscillations plus ou moins larges autour de la réponse culturelle habituelle. Oscillations régionales, car la réponse culturelle varie déjà à l’intérieur d’une même nation. Oscillations personnelles, car la réponse culturelle varie déjà à l’intérieur d’un même groupe.


14/ les problématiques adaptatives générales : entre nature et culture, individus et sociétés

14/ les problématiques adaptatives générales : entre nature et culture, individus et sociétés.
Les quelques exemples donnés ci-dessus, pour fondamentaux qu’ils soient, risquent d’être insuffisants pour comprendre l’importance et l’ampleur des problématiques adaptatives. Aussi pour une meilleure compréhension, nous donnons ci-dessus trente deux exemples de problématiques réparties selon quatre rubriques fondamentales de l’expérience humaine. Cette liste doit êtte bien comprise. Elle est seulement indicative. Toute présentation est délicate car les problématiques générales portent des noms différents selon les domaines particuliers ou singuliers. Ainsi la problématique « dedans-dehors », « intérieur-extérieur », peut être aussi exogamie-endogamie dans le secteur des liens de parenté. La problématique « maintien changement » est liée à « stabilité, mobilité » mais aussi à sédentarité-nomadisme ou encore à « tradition-novation ».
Il faut bien avoir en tête que les problématiques adaptatives sont des « donnés-contruits » de l’expérience humaine répétée, réfléchie, analysée, comparée. Nous avons commencé pour certaines à indiquer où comment et par qui elles ont été élaborées (Demorgon, 2004). Elles ont un fondement certain dans la relation de l’humain au monde et aux autres humains. De ce fait, produit de l’histoire longue pensée, elles ne sont pas volatiles. Elles ont une vraie constance même si elles peuvent être aussi repensées autrement et modifiées.
Leur intérêt profond tient à la liberté adaptative humaine qu’elles soulignent. C’est à partir de cette liberté que des choix sont faits en fonction aussi des contextes. Si ces libertés et ces contextes induisent plutôt certains choix que d’autres, d’une manière fréquente et répétée, ces réponses repérées, conservées, transmise deviennent des réponses culturelles.
Même si libertés, contextes et cultures diffèrent les problématiques adaptatives, au moins pour une large part d’entre elles, sont reconnaissable au plan général de l’expérience humaine. Parfois certaines d’entre elles ne sont toujours pas comprises. Ce sont aussi les différences et les oppositions culturelles qui vont conduire à la découverte d’une problématique adaptative encore non élaborée. Un exemple, appelé à devenir célèbre, est celui du traitement différentiel des oppositions dans la culture occidentale (grecque et juive)- qui les radicalise – et dans la culture de la Chine qui les adoucit et les associe (yin et yang).
On entrera pas au sujet des problématiques adaptatives dans les polémiques ailleurs abordées concernant la pensée binaire. En effet, elles ne sont pas binaires dans la mesure où les deux directions sont indicatives le plus souvent non d’un choix excluant mais d’une composition complexe. De plus, c’est pour simplifier que les problématiques choisies sont plutôt binaires. En réalité elles peuvent être fréquemment ternaires. C’est ce cas pour la problématique hégélienne « général, particulier, singulier », constitutive de la pleine pensée. C’est le cas pour la trinité lacaniennne « réel, imaginaire, symbolique » et pour les diverses trinités d’Edgar Morin. C’est le cas pour la triade classique en économie « offre, demande, échange. Elles peuvent être quaternaires comme dans la grande problématique adaptative des secteurs d’activités traitée après.


15/ Trente-deux exemples de problématiques adaptatives communes

15/ Trente-deux exemples de problématiques adaptatives communes.

Relations, communications : 1/ Fermeture/ ouverture ; 2/ Objet/ sujet ; 3/ Réserve/ expressivité ; 4/ Contenu/ relation ; 5/ Individuel/ collectif ; 6/ Accommodation/ assimilation ; 7/ Consensus/ dissensus ;
8/ Emulation/ séduction ; 9/ Implicite/ explicite, etc...
Situations, espaces-temps, perceptions : 10/ Intérieur/ extérieur ; 11/ Figure/ fond ; 12/ Proximité/ distance ;
13/ Grand/ Petit ; 14/ Passé, présent, futur ; 15/ Instant/ durée ; 16/ Maintien/ changement, etc...
Actions et opérations : 17/ Exercice/ repos ; 18/ Centration/ décentration ; 19/ Actualisation/ potentialisation
20/ Organisation/ spontanéité ; 21/ Risque/ précaution ; 22/ Action/ représentation ;
23/ - Ressemblance/ différence ; 24/ Structure/ genèse, etc...
Acteurs, activités, institutions : 25/ Unité/ diversité ; 26/ Nomade/ sédentaire ; 27 endogamie/ exogamie ;
28/ tradition/ novation ; 29/ profane et sacré ; 30/ Autorité/ liberté ; 31/ Inégalité/ égalité ; 32/ Privé/ public, etc


IV/ Un apprentissage interculturel fondé sur l’histoire

Secteurs d’activités, forme des sociétés, sociétés singulières
16/ Un apprentissage interstratégique et interculturel ouvert sur l’ensemble de l’aventure humaine

IV/ Un apprentissage interculturel fondé sur l’histoire

Secteurs d’activités, forme des sociétés.
Le recours aux problématiques adaptatives permet de sortir l’apprentissage interculturel de son écartèlement entre une dimension culturaliste – les cultures sont différentes et nous devons les apprendre – et une dimension universaliste –nous sommes tous des humains, l’« inter » est humain et prime les différences.
La référence aux problématiques adaptatives nous permet de sortir de l’opposition « nature – culture » et de l’opposition « individuel – collectif » car elles relèvent des deux. Elle nous permet aussi de relier passé, présent et futur car, pour une large part, les problématiques adaptatives sont durales. Leur prise de conscience a émergé d’une réflexion prolongée sur l’ensemble de l’expérience humaine. Dans ces conditions, l’apprentissage interculturel, construit et inventif, se garde bien de séparer l’interculturel et l’interstratégique.
Tous ces avantages sont renforcés et développés par le recours aux quatre grands secteurs d’activités.
Les problématiques adaptatives fondamentales se situent à un certain niveau d’abstraction. Elles doivent être « pensées » même si elles peuvent ensuite se décliner dans une infinité de situations concrètes.
Les secteurs d’activités eux aussi sont abstraits mais en même temps ils se réfèrent à des conduites mises en oeuvre par tout un chacun de façon permanente dans la quasi-totalité de cette existence. Comme ils le sont aussi au plan des groupes et des sociétés, ils concernent aussi la quasi-totalité de l’existence humaine historique. Leur reconnaissance s’est largement étendue dans le temps. Aujourd’hui, le système adaptatif qu’ils constituent commence à apparaître. Après les problématiques adaptatives, ils constituent la seconde médiation étendue et profonde entre individus et sociétés. Par leurs développements, ils sont, comme nous allons le voir, la matrice fondamentale de l’histoire humaine à travers la transformation des sociétés. Les reconnaître dans leurs multiples affrontements et arrangements, c’est découvrir la globalité dynamique de cette histoire. Cette découverte est indispensable dans toute perspective de constituer une démocratie mondiale dans laquelle le citoyen global disposerait des nécessaires informations fondamentales.
Pas d’apprentissage interstratégique et interculturel fondé sans référence à cette dynamique des secteurs d’activité. Grâce à eux , cet apprentissage peut passer 1/ de l’individuel au collectif le plus étendu : l’humanité ; 2/ du présent à l’étude rétrospective du passé comme à l’étude prospective de l’avenir humain ; 3/ donc des cultures en ajustement aux cultures en engendrement ; 4/ et finalement de cette part étroite d’un interculturel volontaire à la part autrement plus large de l’interculturel factuel qui l’englobe et le met inévitablement en question comme il met en question le destin de l’humanité.


17/ Des actions aux activités

17/ Des actions aux activités.
Comme les problématiques adaptatives, les orientations sectorielles des activités constituent l’un des liens fondamentaux manquant entre les sociétés, les groupes et les individus. Les actions sont premières et multiples mais elles se sont progressivement différenciées et organisées. Aux époques communautaires et tribales, on est cueilleur, chasseur puis, à partir du néolithique, pasteur, agriculteur. De plus, des activités non économiques, par exemple, religieuses et politiques, se sont constituées dans la mesure où, au coeur de la problématique adaptative fondamentale « unité/ diversité » elles fortifiaient la société en y produisant cohérence et unification.
Les activités humaines se sont ainsi à la fois différenciées et regroupées jusqu’à constituer de véritables secteurs d’activités : religion, politique, économie, information. On a donc ici un engendrement culturel qui est en même temps individuel et collectif, en même temps celui des mœurs et celui des institutions. Chaque grand secteur d’activités se développe avec ses atouts spécifiques. Il se différencie, s’affaiblit, se renforce dans sa concurrence interculturelle avec les autres secteurs. Les acteurs du « religieux » et du « politico-militaire », nous le disions, se sont imposés aux acteurs économiques en contribuant davantage aux unifications sociétales.


18/ Les secteurs religieux politique économique, informationnel

18/ Les secteurs religieux politique économique, informationnel.
En dépit de leurs conflits, les quatre grands secteurs se maintiennent au cours de l’histoire car chacun a son importance cruciale. L’économie se constitue à travers la production des ressources indispensables à la survie et des ressources supplémentaires nécessaires au déploiement des activités religieuses et politiques.
L’organisation politique hiérarchisée se construit autour de l’emploi légitime de la violence que se réserve le pouvoir et qu’il utilise contre les étrangers mais aussi contre les siens en se donnant la mission de maintenir entre eux la paix sociale.
Les religions sont le centre d’origine de croyances qui soutiennent les humains en donnant un sens caché commun à toutes leurs expériences face à la vie comme face à la mort. Elles contribuent à constituer leur appartenance au même ensemble social.
L’information apparaîtra plus tardivement en sortant de sa dissémination dans tous les autres secteurs. Elle en gardera une structure éclatée : technique, ludique, esthétique, scientifique, médiatique, éthique, juridique.
Ces grands secteurs évoluent et se diversifient aussi en sous secteurs. Les uns et les autres interfèrent produisant des secteurs mixtes. Le social s’est ainsi progressivement constitué à la lisière de la concurrence entre religion et politique.
Le temps au cours duquel les quatre secteurs poursuivent leur constitution est à l’échelle de l’histoire. D’où une faible probabilité que l’un ou l’autre puisse disparaître dans un délai limité. C’est aussi la raison pour laquelle leur reconnaissance a pris du temps. Elle s’est faite en fonction de leur rôle successivement dominant au cours de l’histoire.
Le religieux et le politique ont été les premiers mis en évidence, singulièrement avec l’histoire, la sociologie, la philosophie grecques. En même temps, cela contribua au développement du secteur informationnel qui poursuivra son chemin en divers lieux et moments de l’histoire dont la Renaissance et les Lumières.
Le secteur économique a mis du temps pour venir au premier plan avec l’invention de l’économie politique puis la maximisation de son rôle développée dans le marxisme. Nouveau développement par là même du secteur informationnel.


19/ Les quatre secteurs fondent la problématique fondamentale de l’aventure humaine, individuelle et collective – acquise et en cours

19/ Les quatre secteurs fondent la problématique fondamentale de l’aventure humaine, individuelle et collective – acquise et en cours.
La dynamique relationnelles des quatre secteurs n’est cependant apparue en pleine lumière qu’avec les études de Max Weber, sur la relation du protestantisme à l’économique, ou de Dumézil, sur la hiérarchisation « religieux, politique, économique » dans les sociétés indoeuropéennes.
A partir de là, religion, politique, économie et information ont été retenues comme les quatre grandes orientations des activités humaines. Le temps historique au cours duquel ils se sont constitués, maintenus, développés, modifiés, se chiffre en millénaires. Il y a donc une probabilité très faible que l’un d’entre eux puisse disparaître dans un délai limité. Cette co-présence ancienne et persistante les a depuis longtemps mis en position de constituer entre eux une grande problématique adaptative de l’aventure humaine. Nous sommes seulement en train d’en prendre mieux conscience
La pensée économique libérale s’est crue scientifique en produisant le concept de main invisible du marché régulant au mieux toutes les relations humaines. En réalité elle captait le sacré à son bénéfice comme le politique déjà l’avait fait. Le problème par exemple de la négation du religieux c’est que cette négation est elle-même religieuse.
Les humains se sont eux-mêmes placés en présence d’une grande problématique adaptative quaternaire qu’ils ne savent même pas reconnaître comme telle. La problématique adaptative des quatre grands secteurs d’activité est, pourtant, un véritable garde-fou dans la mesure où elle constitue un système adaptatif dont la mise en oeuvre performante peut se faire de multiples façons sauf de la façon pauvre qui consiste à mettre en avant l’un de ces secteurs au détriment des autres .
Quand, après avoir cru ou feint de croire que l’économie financière se régulait seule, on voit qu’elle devient folle et peut ruiner la société entière, le politique resurgit pour éviter la catastrophe économique.
La référence aux secteurs d’activités ne doit pas faire l’objet d’une caricature. Les activités humaines restent prises dans une systémique générale entre « indifférenciation et différenciation ». Religion, politique, économique, information ne sont pas données une fois pour toutes, ce sont leurs acteurs qui les construisent et cette construction se poursuit. Même quand leurs actions s’inscrivent en priorité dans tel ou tel secteur, chaque acteur est plus ou moins libre d’intervenir dans tous. D’ailleurs, ils ne s’y investissent pas de la même façon. Chaque secteur d’activités continue à se constituer en construisant ses atouts spécifiques. Il s’affaiblit, se renforce, se différencie à travers cette concurrence avec les autres secteurs.
Compte tenu de la relative récence de leur prise en compte comme catégorie fondatrice de l’histoire humaine, des noms différents leur sont encore donnés tels que « ordres d’activité » (Baechler), « systèmes » (de Parsons à Luhmann), « appareils » ou « champs » (Morin, Bourdieu).
Enfin, chaque grand secteur, se diversifie aussi en sous secteurs. L’information est technique, ludique, esthétique, scientifique, médiatique, éthique, juridique. Au cours de ces évolutions, les secteurs et sous secteurs interfèrent entre eux produisant des secteurs mixtes comme le social. Le social s’est progressivement constitué à la lisière de la concurrence entre le religieux et le politique.


20/ Adaptations, secteurs d’activité, formes de sociétés, sociétés singulières

20/ Adaptations, secteurs d’activité, formes de sociétés, sociétés singulières.
Les engendrements culturels sont d’une grande complexité. Dans leur recherche de réponses aux problématiques adaptatives, les acteurs humains empruntent tel ou tel chemin au travers des secteurs d’activité. Tout en y étant libres, ces chemins les entraînent à inventer les formes mêmes de leur société. Prenons seulement quelques grandes adaptions : « unité–diversité », « ouverture – fermeture », « stabilité-mobilité dans l’espace », «maintien-changement dans le temps ». On voit bien historiquement que les réponses qui leur sont apportées différencient les tribus et les royaumes.
Les royaumes sont plus unifiés, leurs frontières sont en principe mieux assurées – qu’il suffise de penser au limès romain ou à la grande muraille de Chine. Par contre, et ces monuments parlent d’eux-mêmes les tribus sont infiniment plus vives et mobiles et pendant des millénaires jouant de leurs atouts culturels décisifs : légèreté, mobilité, vitesse. Les tribus « européennes » nordiques viennent ainsi à bout de l’empire romain toiut en se romanisant. Pareillement les tribus « asiatiques » envahissent périodiquement la Chine jusqu’à s’y installer comme les Mongols et les Mandchous, en se sinisant.
Les adaptations à travers les secteurs d’activité donnent aux sociétés des atouts culturels différents. L’alliance politico-religieuse et militaire fonde royaumes et empires. Elle permet à ses acteurs, dominants grâce à elle, d’imposer leur autorité aux acteurs de l’économie et de l’information. Elle conduit à pérenniser leur pouvoir grâce à l’invention du régime dynastique qui maintient ces sociétés dans la longue durée. Les tribus moins structurées sont moins durables.
Par la suite, en Europe la diversité et la faiblesse relative des royaumes et des empires laisse davantage de place qu’en Chine, par exemple, aux initiatives des acteurs de l’économie et de l’information. Ceux-ci parviennent à critiquer le religieux dominant et le dissocient du politique qui cherche déjà de lui-même à s’autonomiser. Mercenaires des empires, comme Venise, les acteurs économiques s’appuient aussi sur l’information scientifique et technique qui accroît leur vitesse de navigation et leurs moyens de défense. Les révolutions du savoir, du commerce et de l’industrie entraîneront la grande transformation des royaumes et empires en « nations marchandes modernes.
Aujourd’hui la mondialisation des communications et des connaissances fait clairement apparaître que les sociétés singulières ne sont pas toutes devenues des nations marchandes. Les quatre grandes formes sociétales produites au cours de l’histoire humaine sont encore à l’oeuvre comme courants culturels au coeur de chaque société singulière. Naguère on aurait dit les tribus disparues. On sait, aujourd’hui, qu’elles n’ont pas toutes été transformées en royaumes. Parfois elles y ont été intégré, parfois non.
De même, après deux guerres mondiales, nombre de royaumes et d’empires se sont effondré mais non pas tous. Ils se sont aussi transformés sans devenir pour autant des nations marchandes à perspective démocratique.
Enfin, la quatrième forme de société que l’on peut nommer d’économie informationnelle mondialisée, est toujours profondément tributaire des conflits et des arrangements entre secteurs d’activité. On constate suffisamment la cascade de crises qui accompagne la tentative de domination générale effectuée par certains acteurs du secteur économique. On constate aussi la quasi impossibilité de rendre simplement serviles l’action économique, l’action informationnelle sans même parler de l’action « religieuse ».
Toutes ces analyses ne peuvent manquer de mettre en question une orientation classique de l’apprentissage interculturel. L’interculturel « volontaire » est né dans la seconde moitié du 20e siècle avec les entreprises multinationales, le déploiement de l’immigration, la construction européenne et, en général, la mondialisation des échanges. Arts plastiques, musiques mettent en oeuvre des techniques de métissage culturel bien acquises. Référer l’interculturel à ces pratiques curatives, préventives, créatives, a certes sa justification. Toutefois, en se plaçant toujours dans l’après-coup des cultures, l’interculturel peut certes aussi innover et engendrer de nouvelles cultures. Par contre, il se délivre du souci de nous permettre de comprendre les genèses culturelles et leur sens, qu’il s’agisse de celles acquises ou de celles en cours. L’interstratégique et l’interculturel factuels qui comportent aussi les violences parfois les plus extrêmes exigent des analyses autrement complexes et profondes. L’interculturel volontaire est imité. Il occulte cet interculturel factuel, historique et planétaire, qui correspond, seul, à la vision globale de l’histoire humaine requise par la mondialisation. On ne se référait hier qu’aux nations et l’interculturel était international. Ensuite, à la lumière de l’expérience, il a bien fallu constater la réalité d’un interculturel d’imposition, lié à la mondialisation. Cet interculturel n’est pas limité aux différences entre les nations, mais aux différences, bien plus considérables, liées aux formes des sociétés. C’est en ce sens qu’un apprentissage interculturel actuel, c’est à dire mondialisé, ne peut se dispenser de cette référence.
Dans la première moitié du XXe siècle, l’anthropologue américain, Ralph Linton (1936, 1968) écrit : « Après son repas, le citoyen américain se dispose à fumer, habitude des Indiens américains, en brûlant une plante cultivée au Brésil, soit dans une pipe venue des Indiens de Virginie, soit au moyen d’une cigarette venue du Mexique. S’il est assez endurci, il peut même essayer un cigare, qui nous est venu des Antilles en passant par l’Espagne. Tout en fumant, il lit les nouvelles du jour imprimées en caractères inventés par les anciens Sémites, sur un matériau inventé en Chine, par un procédé inventé en Allemagne. En dévorant les comptes-rendus des troubles extérieurs, s’il est un bon citoyen conservateur, il remerciera un Dieu hébreu, dans un langage indo-européen, d’avoir fait de lui un Américain cent pour cent. »
En ce début de XXIe siècle, voici en écho, un texte d’abord anonyme finalement édité en carte postale. On peut lire : « Ton Christ est juif. Ta voiture est japonaise. Ta pizza est italienne et ton couscous algérien. Ta démocratie est grecque. Ton café est brésilien. Ta montre est suisse. Ta chemise est indienne. Ta radio est coréenne. Tes vacances sont turques, tunisiennes ou marocaines. Tes chiffres sont arabes. Ton écriture est latine, et... tu reproches à ton voisin d’être un étranger. »


Bibliographie de Jacques Demorgon

Bibliographie de Jacques Demorgon
L'homme antagoniste. Paris, Economica 2016.
Complexité des cultures et de l’interculturel. Contre les pensées uniques, 5e éd., Economica, Paris,2015.
Le Vénérable et le philosophe – Franc-maçonnerie et mondialité, Avec Jean Moreau, Editions Detrad, 2008.

Guide interculturel pour l’animation de réunions transfrontalières, (avec Evelyne Will-Müller et Marie-Nelly Carpentier), Editions Saint-Paul, Luxembourg, 2007. –

Nous les autres et les autres –Confrontation, tiers et médiation, Ofaj/Dfjw, Paris/Berlin, 2007.

L’Europe un mythe politique ? Identité européenne et citoyennetés nationales, Ofaj/Dfjw, Paris/Berlin, 2006.

Critique de l’interculturel. L’horizon de la sociologie, Economica, Paris, 2005. - Au lieu d’être toujours surpris, nous serions davantage capables d’anticiper les voies de la violence, si nous savions combien les sociétés sont différentes, voire incompatibles. L’ouvrage présente les concepts fondamentaux de la sociétologie, étude de la singularité des sociétés.

- Premier manuel fondamental d’études approfondies des cultures selon leurs généralités, leurs particularités, leurs singularités. Six approches sont exposées : systémique, historique, stratégique, sectorielle, dimensionnelle et auto-organisationnelle. Elles sont appliquées à plusieurs pays dont l’Allemagne et la France.

Dynamiques interculturelles pour l’Europe, Paris, Economica, 2003. - Une étude des difficultés et des possibilités de se comprendre mieux en Europe à travers nos histoires et nos adaptations. Les méthodes de formation tant américaines qu’européennes y sont évaluées et développées dans la perspective des nouvelles exigences interculturelles européennes et mondiales.

L’histoire interculturelle des sociétés. Pour une information monde, 2e éd., Economica, Paris, 2002. - Étude comparative des apports d’historiens, de sociologues et de philosophes sur la construction des sociétés et de leurs cultures dans l’histoire, à travers les violences, les religions, les politiques, les techniques, les communications. Avec, en plus, l’étude de la culture britannique et celle des mondialisations sportives.

À propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe, 2002. Ofaj/Dfjw, Paris/Berlin, 2006.

L’interculturation du monde, Economica, Paris, 2001. - Dans un contexte de guerre froide, la mondialisation s’est constituée comme un défi économique au cœur même de la Triade : Etats-Unis, Japon, Europe. Elle a conduit l’URSS à l’implosion et la Chine à l’évolution.

Les sports dans le devenir des sociétés. Médiations & médias, L’Harmattan, Paris, 2005. Trois surprises. 1./ Celle d’une étonnante relation entre la naissance grecque des sports, leur renaissance britannique, leur triple mondialisation actuelle. 2./ Celle du caméléonisme des sports se mêlant au religieux, au politique, à l’économie et à l’information. 3./ Partageant le jeu des contraires, l’esprit des sports est lié à l’esprit des lois.

Guide de l'interculturel en formation, avec Lipiansky E-M., Carpentier MN., et 25 auteurs, Retz, 1999. épuisé

L’exploration interculturelle. Pour une pédagogie internationale. A. Colin, Paris, 1989, 1991.épuisé
Webographie, téléchargement gratuit (français allemand, anglais)
23 leçons sur les cultures: http://e-sonore.u-paris10.fr
Six ouvrages originaux, en français OFAJhttp://www.ofaj.org en allemand : DFJW
Intercultural exchanges, target and source : Codes, adaptation, history, Site SIETAR, 2005.

Sur Demorgon
A/ Résumé concernant les problématiques adaptatives en quatorze langues, Cf Demorgon and Molz’s : discussion of culture, in Martinelli S, Bowyer J., Intercultural Learning, T. Kit 4, Council of Europe publishing, Strasbourg, 2000.
B/ Molz M., Die multiperspektivische Theorie von Kultur von J. Demorgon, Univ. Regensburg, 1994.
C/ Exposés en livres ou articles chez Jacques Pateau, Nelly Carpentier, Christophe Morace...


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La triangulation des relations culturelles : de l’histoire à la pédagogie

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Première partie : La triangulation des relations culturelles aux états-unis et en france



1/ Les relations culturelles dans l’histoire et leur triangulation

1/Les relations culturelles dans l’histoire et leur triangulation.
Grâce à la réflexion humaine prolongée, une conversion s’est opérée. À travers les étapes historiques, se construisent les composants d’une systémique adaptative. Un nouvel imaginaire se met en place, tenant compte de l’hypercomplexité relationnelle des êtres humains au monde, aux autres et à eux-mêmes.
À la fin du dix-neuvième siècle, Ferdinand Tönnies (1887, 1977) publie Communauté et société. La communauté n’est-elle que la forme de composition sociale d’autrefois ; et la société : celle d’aujourd’hui ? Oui et non ! En effet, chaque forme a prédominé un moment dans l’histoire humaine, mais elle prend aussi, à la réflexion, une signification hors du temps. Communauté et société deviennent deux dimensions irréductibles de tout grand ensemble humain.
Plus près de nous, Louis Dumont distingue et situe dans le temps sociétés holistes (homo hiérarchicus, 1979) ou individualistes (homo individualis, 1977-1991). Pour Vincent Descombes (1999), ce sont aussi, dans l’esprit de Dumont, des dimensions irréductibles de tout ensemble humain : collectivité – individualité ; autorité – liberté.
Dans chacun de ces exemples, nous sommes passés de l’analyse de l’histoire à la découverte du système adaptatif. Communautés, royaumes, nations, sociétés mondialisées sont différentes. Pourtant, elles articulent les mêmes grandes problématiques relationnelles transculturelles : l’individuel et le collectif, l’unité et la diversité, la tradition et la novation.
Les problématiques adaptatives conjoignent la transculturalité processuelle de l’espèce humaine et la multiculturalité planétaire. On est, en effet, en présence de ce paradoxe. C’est parce que les humains sont semblables – à partir de leur liberté adaptative – qu’ils sont différents puisqu’ils adaptent leurs réponses à leurs situations changeantes.
Les sociétés et les individus apparaissent différents au cours de l’histoire. C’est seulement la mémoire, , l’analyse, la réflexion, l’étude qui montrent que ce qui est différent et se succède dans l’histoire, se regroupe, s’articule et compose l’imaginaire systémique adaptatif d’une humanité en devenir.


2/ La triangulation étatsunienne

2/ La triangulation étatsunienne.Une enquête très simple, mais entreprise au bon moment, s’est révélée précieuse. Recueillie par la banque de données Nexis, elle portait sur la présence des mots « multiculturel » et « multiculturalisme » dans un échantillon de la presse américaine. En 1982, ces mots y apparaissent une quarantaine de fois. En 1992, dans le même échantillon, on les trouve deux mille fois. Ces mots existent, en langue anglaise, au moins depuis 1941. On les trouve, en 1959, évoquant la réalité sociale à Montréal ou à Toronto. Mais, soudain, c’est l’explosion de leur emploi aux États-Unis dans le passage à la décennie 90. Ce multiculturalisme américain est, à vrai dire, un progrès par rapport au melting-pot ségrégationniste et même plutôt raciste qui avait cours au début du XXe siècle.
En fait, les nombreuses cultures différentes trouvent, aux États-Unis, une raison supplémentaire de coexister dans la mesure où elles sont toutes honorées de leur appartenance commune à un pays exceptionnel. Le transculturel « cosmopolitique » qui résulte de ce statut exceptionnel de première puissance du monde n’a pas même à être nommé, tant il est là (Lacorne, 1997).
Quant à l’interculturel, il se traduit, aux États-Unis par la « communication interculturelle » idéalisée, généralisée, formalisée, technicisée, avec ses associations, ses travaux et ses revues. Il semble, un peu artificiellement, matérialisé dans des discriminations positives imposées. Au mieux, il reste encore l’utopie nécessaire qui court devant. Jusqu’où et jusqu’à quand ? Cette interculturalité volontaire, conçue aux États-Unis, a finalement été prise en compte en Europe et dans le monde grâce. On le doit aux capacités d’exposition du psychosociologue américain E-T. Hall (1991, 1984) et aux travaux du psychologues néerlandais Geert Hofstede (1987). Leurs travaux ont mis en évidence l’impact des cultures des pays sur le management des entreprises.
Comme on le voit ici, les imaginaires trans, multi et inter-culturels sont en conflit et en arrangement variables au cours de l’histoire des États-Unis. Tantôt l’un peut l’emporter, tantôt l’autre, tantôt ils coexistent avec chacun son impact, en fonction des évolutions migratoires, démographiques et géopolitiques. Qu’en est-il en France ?


3/ La triangulation française

3/La triangulation française.
En France, historiquement, les cultures du Sud n’eurent à choisir qu’entre la disparition et l’assimilation. Les Protestants durent aussi passer d’une assimilation offerte à l’exclusion imposée. La Révolution française réduisit les Provinces (parfois d’anciens royaumes) à de simples départements français et tenta de recouvrir toutes les disparités sociales par l’institution unique de la citoyenneté. Les appartenances religieuses furent également assimilées les unes aux autres sous la rubrique de la vie privée et la laïcité se mit en place comme idéal également transculturel. La même politique d’assimilation servit aussi d’idéologie dans l’empire colonial français.
La mondialisation met, cependant, largement en question ce trans-culturalisme à la française. Alain Touraine (2004, 1997), dans Pouvons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents, consacre un chapitre à la société multiculturelle. Il critique le « multicommunautarisme » et expose un multiculturalisme idéal, « l’un et l’Autre devant se reconnaître Sujets » (209-210). Il souligne ensuite le nécessaire recours à la communication interculturelle, il se rend toutefois bien compte qu’elle est « diversement affaiblie…. et ne se traduit pas facilement dans les pratiques sociales ». Il précise : « La communication culturelle s’établit entre des acteurs qui sont comme des nageurs que les courants rapprochent et éloignent successivement, dont le vent déforme la voix et qui parlent aussi des langues différentes ou donnent des sens différents aux mots de la langue véhiculaire qu’ils essaient tous d’employer pour se comprendre un peu » (214-221).


Deuxième partie : Deux terrains d’expérience : la didactologie des langues-cultures et le champ éducatif européen

2e PARTIE : DEUX TERRAINS D’EXPÉRIENCE : LA DIDACTOLOGIE DES LANGUES-CULTURES ET LE CHAMP ÉDUCATIF EUROPÉEN.
La triangulation des relations culturelles prend, comme nous venons de le voir, des formes différentes au cours de l’histoire des pays. Au cours du temps, l’analyse et la réflexion concernant ces histoires mettent en évidence l’ensemble des processus comme possibilité d’une triangulation adaptative volontaire.


4/ Une triangulation diachronique et synchronique en didactologie des langues-cultures en France - Christian Puren

4/Une triangulation diachronique et synchronique en didactologie des langues-cultures en France - Christian Puren.
Le passage de l’imaginaire diversement polarisé, au long d’une histoire, à l’imaginaire systémique est très clairement mis en évidence par Christian Puren (2002), en ce qui concerne les didactiques des langues-cultures en France sur plus d’un siècle. Quatre perspectives méthodologiques – on pourrait dire aussi quatre épistémè – se sont succédées. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la didactique des langues-cultures se pose comme universaliste. « Toutes les langues relèvent du même dispositif didactique ». L’objectif pédagogique est aussi le même. C’est l’époque des « Humanités ». « Ce que l’on cherche à faire retrouver aux élèves dans les grands textes classiques, ce ne sont pas les particularités de telle ou telle culture mais, au contraire, « le fond commun de toute l’Humanité », selon l’expression de Durkheim.
La seconde perspective méthodologique dite « active » se prépare dès 1900 et va s’imposer de1920 à 1960. Il s’agit de rendre les élèves capables d’entretenir et de développer leurs connaissances en langues-cultures étrangères, certes à travers la littérature, mais aussi à travers nombre de documents: journaux, photographies, émissions de radio et télévision. On percevait les cultures comme vivantes et différentes les unes des autres.
La troisième perspective méthodologique, dite « approche communicative », se met en place dès les années 70. Selon Geneviève Zarate, il s’agit de permettre la résolution de « dysfonctionnements inhérents aux situations où l’individu s’implique dans une relation vécue avec l’étranger ».
À partir de cette chronologie des didactiques successives, Puren indique que ces trois étapes ont chacune leur importance. Dès lors, dans une perspective systémique, il les considère toutes les trois comme des composantes – « transculturelle, multiculturelle interculturelle » – du système didactique.
Sur ces bases, une quatrième méthodologie peut apparaître. L’auteur la nomme « co-actionnelle » et « co-culturelle ». « Il ne s’agit plus seulement de vivre ensemble (co-exister ou cohabiter), mais de faire ensemble (co-agir)… On se propose de former un acteur social ». On déborde ainsi largement la stricte perspective interculturelle. Celle-ci se focalisait sur le thème de l’altérité. Il en va différemment si la priorité est de parvenir à « faire ensemble, élaborer et mettre en œuvre une culture d’action commune dans le sens d’un ensemble cohérent ».
Nous sommes en plein accord avec l’esprit de cette analyse. Nous précisons simplement dans la suite du texte que les orientations co-actionnelle et co-culturelle sont conduites à se référer à la triangulation adaptative liant diversement selon les situations le multi, le trans et l’interculturel.
Christian Puren (2007), dans le texte de présentation du colloque de Tallin (Estonie, mai 2008), met bien en évidence le passage de l’histoire à la systémique en didactique des langues-cultures. Il constate : « qu’aujourd’hui, toutes les composantes apparues au cours du vingtième siècle sont en fait simultanément mobilisées dans l’enseignement des langues-cultures ». Il souligne « qu’un phénomène de bouclage historique sur la première composante – la composante transculturelle – a commencé à s’opérer ». On voit « se multiplier, depuis quelques années… des dossiers sur des thèmes d’échelle mondiale, tels que le développement durable, la protection de l’environnement ou le commerce équitable, avec un retour à la mise en avant, par certains spécialistes… d’une finalité éducative qui est désormais celle de la formation d’un « citoyen du monde ».


5/ Une triangulation problématique dans le champ éducatif des jeunesses européennes en rencontre - M-N Carpentier, J. Demorgon

5/Une triangulation problématique dans le champ éducatif des jeunesses européennes en rencontre - M-N Carpentier, J. Demorgon.
La pédagogie des échanges internationaux de jeunes et jeunes adultes a été considérablement stimulée sur la base du Traité de l’Élysée qui, en 1963, pose la nécessité de faire se rencontrer les jeunes Allemands et les jeunes Français. Ce traité a été signé après que l’on ait constaté l’impossibilité de créer une défense européenne commune.
En effet, l’imaginaire courant des Français restait singulièrement hostile aux Allemands. Le but de ces rencontres était donc, bien évidemment, de produire une réconciliation des jeunesses des deux pays.
Or, on découvrit que le passé historique n’était pas le seul obstacle. Les cultures nationales existaient et cela ne facilitait pas les échanges. Jeunes Allemands et jeunes Français devaient donc apprendre à reconnaître leurs caractéristiques culturelles et les difficultés qui pouvaient en résulter. Dans ces conditions, l’interculturalité franco-allemande devint comme un exercice obligé des rencontres. Toutefois, au plan de l’évaluation de ces rencontres de base, il apparaissait difficile de faire la preuve des progrès de cette interculturalité.
Des rencontres expérimentales résidentielles, périodiques et de longue durée, furent instituées. Elles permirent de dépasser les conduites amicales et conviviales habituelles. Les chocs culturels se manifestèrent, les désaccords surgirent engendrant même des hostilités conduisant à de véritables ruptures relationnelles.
Loin du travail d’interculturalité conviviale – imaginé par l’institution et dans lequel étaient supposés s’inscrire les participants – c’était, dans les rencontres expérimentales, une éprouvante expérience interculturelle qui s’installait.
Par ailleurs, ces acquis expérimentaux ne parvenaient pas à se transférer dans les rencontres de base. Les jeunes continuaient à y délaisser le travail d’interculturalité proposé. Non par inconscience, au contraire, ils repéraient bien les oppositions culturelles et les difficultés relationnelles qu’elles pouvaient engendrer. Précisément, cet imaginaire multiculturel partagé leur semblait requérir la prudence. S’aventurer dans le champ des écueils multiculturels était risqué. Mieux valait les éviter, s’en détourner, en s’attachant à toutes les perspectives transculturelles.
Il y avait d’abord un transculturel d’âge commun. On était Allemand ou Français mais on était tous des jeunes vivant un même moment de l’histoire humaine. Cela constituait un transculturel d’époque. Comme cette époque était celle de la mondialisation, la formation d’un transculturel européen, visée par l’institution, était englobée déjà dans celle, en cours, du transculturel mondialiste.
Celui-ci prenait des contenus et des formes esthétiques et ludiques avec les musiques, les sports, les jeux vidéos. Il se déployait également grâce aux possibilités des nouvelles techniques d’information et de communication. Celles-ci allaient du soutien des vies quotidiennes aux explorations internationales permises par l’internet.
Enfin, de plus en plus, l’anglais insistait pour se présenter comme un court-circuit pratique par rapport aux difficultés des langues nationales (Demorgon, 2003).
L’ensemble de ces études permit de comprendre que le travail d’interculturalité n’était guère attractif dans ce contexte où des solutions transculturelles permettaient d’éluder les difficultés multiculturelles. De ce fait, divers formateurs considérèrent comme illusoires la formation interculturelle et jugèrent plus réaliste d’accompagner les imaginaires transculturels.
On commençait à découvrir qu’une authentique pédagogie de l’éducatif européen ne pouvait être efficace sans passer par la prise en compte des triangulations multi- trans- interculturelles.


Troisième partie : Les trois imaginaires des relations culturelles



6/ L’imaginaire multiculturel

6/L’imaginaire multiculturel.
S’identifier, se distinguer, exister de manière spécifique et même unique, constituent un besoin inaliénable de tout individu, de tout groupe, de toute organisation, de toute société. En ce sens, il y a une base irréductible au fait multiculturel. L’orientation multiculturelle correspond à des situations dans lesquelles les différences demeurent fortes. Reste qu’à partir de là on peut avoir les pires hostilités et ségrégations, ou diverses tolérances. Des sociétés dominantes peuvent imposer certaines formes de distinction et de séparation.
Par contre, le moment multiculturel éthique prend acte des différences particulières et singulières. Il peut vouloir garantir séparation mais tolérance. Cela inspire parfois un relativisme culturel qui, pour s’attaquer à la domination de la culture occidentale, entend revaloriser les autres cultures en prétendant que toutes se valent. Ce faisant, on affaiblit l’exigence critique qui doit porter sur toutes les cultures. Celles-ci doivent être analysées, éprouvées pour être améliorées.
Le multiculturalisme entend corriger les situations de discrimination négative en préconisant des actions de discrimination positive. Cela suppose certaines valeurs communes et donc déjà une orientation transculturelle au moins minimale.


7/ L’imaginaire transculturel

7/L’imaginaire transculturel.
Il est tout aussi polysémique et polyvalent. Sa base psychologique « neutre » c’est que tout individu qui souhaite se distinguer et se séparer, souhaite aussi se sentir en communion avec un collectif auquel il appartient et qui le reconnaît comme membre. L’orientation transculturelle signe plutôt une recherche d’union mais celle-ci sera plus étroite ou plus large. Elle se situe à plusieurs niveaux d’intégration, famille, groupe local, amical ou professionnel, région, nation, communauté transnationale, transculturelle idéologique ou religieuse, ou encore translinguistique. Donnons l’exemple fréquent de nombre d’écoles de commerce international ou de graphisme. Non seulement l’anglais mais encore l’informatique, l’art graphique constituent des dimensions transculturelles. Un étudiant précise : « le langage graphique se veut universel et doit démontrer, énoncer, convaincre, de façon ludique, le visiteur du site ».
Un grand nombre d’autres imaginaires transculturels pourront être sollicités : la tolérance, la laïcité, la paix dans le monde, la découverte scientifique, la performance sportive, artistique, médiatique et, de façon plus nouvelle aujourd’hui, l’écologie planétaire avec le développement durable, le commerce équitable. Les stratégies transculturelles peuvent toujours être suspectées de vouloir éluder à bon compte la multiculturalité réelle. La transculturalité a ses limites, et même se fait, souvent, contre « les » autres. Parfois, cependant la perspective d’intégration de populations différentes est réelle.


8/ L’imaginaire interculturel

8/L’imaginaire interculturel.
Il est tout aussi ambigu que les deux imaginaires précédents et, tout autant, voire plus complexe. L’interculturalité n’est pas seulement entre cultures, elle est déjà intraculturelle et intrapersonnelle. En effet, chaque individu est toujours entre son histoire acquise, son adaptation présente et la genèse de sa future histoire. Au plan des sociétés, les faits de rencontre entre humains qui entraînent des interculturalités sont irrécusables. Les stratégies interculturelles en découlent. Le problème, c’est que ces interculturalités peuvent connaître tous les degrés de convivialité ou de violence.
Aujourd’hui, oublieux de l’histoire et centré moralement sur l’actualité, l’interculturel tente de se constituer en processus d’anticipation, d’arrangement ou de réparation des chocs multiculturels. L’interculturel constitue alors souvent un leurre qui tend à se faire passer pour un nouvel idéal comme si, grâce à lui, la rencontre pouvait être imaginée comme toujours pacifique et gratifiante pour tous.
Dans la réalité, ce sont souvent des tragédies interculturelles – Arménie, seconde Guerre mondiale, Liban, Rwanda, Yougoslavie – qui conduisent à recourir aux tentatives multiculturelles ou transculturelles. L’interculturel n’est d’avance ni meilleur ni pire. Il n’est pas une « autre » solution et encore moins « la » solution pouvant se substituer aux deux autres orientations. Au besoin, on reconnaîtra l’intérêt d’un interculturel volontaire, à même de réduire les blocages multiculturels ou de nous prémunir des illusions transculturelles. L’interculturel volontaire se signale ainsi par certaines fonctions – constat et assouplissement du multiculturel, constitution et épreuve du transculturel – mais il n’est, en aucun cas, le tout. Il n’est que l’une des trois orientations tout aussi contradictoire que les deux autres.


4e partie : Systemique et triangulation des relations culturelles

4e PARTIE : SYSTEMIQUE ET TRIANGULATION DES RELATIONS CULTURELLES.
Les analyses historiques et disciplinaires faites ci-dessus nous ont conduits à comprendre le sens des imaginaires multi, trans et interculturels ainsi que leur irréductibilité. Ces analyses fines ont favorisé la construction d’une pensée adaptative, systémique et dialogique des relations culturelles.
Les termes d’adaptation, de systémique, de dialogique ne devraient pas gêner. Toutefois, nous devons bien les comprendre. Ils nous seront indispensables pour analyser mieux les situations pédagogiques liées aux trois imaginaires des relations culturelles.


9/ Une référence à la systémique dialogique adaptative
La systémique
La dialogique

9/Une référence à la systémique dialogique adaptative.
L’adaptation est encore trop souvent conçue de façon simpliste. Nombreux ont été pourtant les apports lui donnant tout son sens. Berne, dans l’analyse transactionnelle, a clairement proposé une conception complexe ternaire de l’adaptation, comme étant conjointement soumission, révolte et invention.
Piaget a aussi présenté de façon ternaire, l’adaptation comme une composition antagoniste et complémentaire entre mon accommodation au réel (avec l’imitation), mon assimilation du réel (avec le jeu), et l’équilibration active des deux qui est l’intelligence conjointe du monde et du moi.

La systémique
Le terme systémique fait écho à cette ouverture à la complexité qui a été le fruit de l’évolution des sciences au XXe siècle par exemple avec la relativité einsteinienne, la mécanique quantique et la cybernétique. Au lieu de se contenter de poser des choses, êtres, objets, sujets, on sait reconnaître qu’ils sont des systèmes ouverts. En effet, ils sont en relation externe interactive avec l’environnement et en relation interne également interactive chacun étant constitué comme un ensemble dans lequel s’auto-organisent le tout et les parties.
Au cours de ces interactions, des régulations s’opèrent spontanées ou volontaires. L’analyse et la réflexion humaines, là aussi au cours du temps, les constituent en systèmes d’adaptation problématique. C’est ainsi que tout être ne peut en aucun cas être totalement ouvert ou totalement fermé. Il lui faut réguler la problématique « ouverture, fermeture » pour continuer à vivre. Plusieurs problématiques aussi fondamentales sont désormais reconnues dans la vie individuelle comme dans la vie collective. Citons « unité, diversité » ; « stabilité, mobilité » ; « individuel, collectif », « autorité, liberté », « égalité, inégalité », etc. Ces problématiques adaptatives peuvent être construites de cette façon, binaire mais elles peuvent être tout aussi bien ternaires ou même quaternaires. C’est le cas pour la problématique adaptative qui nous occupe ici, puisqu’elle est aux prises avec trois directions puisqu’elle situe les relations culturelles en fonction des trois directions du multi, du trans et de l’inter. Un point difficile à comprendre dans l’analyse systémique est celui qui concerne l’irréductibilité des orientations d’une problématique. Ainsi, le multiculturel, le transculturel, l’interculturel ne constitueraient pas le système des relations culturelles si l’une de ces orientations pouvait définitivement l’emporter sur les autres.

La dialogique
C’est alors le terme de dialogique (Morin, 1977) que l’on utilise pour signifier cette hypercomplexité de l’être système ouvert sur son environnement et sur lui-même. Dans l’un et l’autre cas, l’être système se trouve aux prises avec au moins quatre orientations relationnelles, potentiellement toujours présentes dans son expérience. À l’un des pôles de la relation, il peut toujours rencontrer la contradiction et l’antagonisme éventuellement destructeur. Au pôle le plus opposé, il rencontre la complémentarité, par exemple écologique, à divers niveaux. Entre les deux, des tensions s’exprimeront par des concurrences ou des conflits. Au cours de l’expérience, ces quatre perspectives ne cessent d’intervenir se reliant de multiples façons et demeurent évolutives.
Pour le moment, nous allons prendre le temps de reconnaître l’existence et la prégnance pour les trois imaginaires : multiculturel, transculturel, interculturel.


10/ L’irréductibilité des trois imaginaires des relations culturelles

10/ L’irréductibilité des trois imaginaires des relations culturelles.
Tout primat – du multiculturel, du transculturel, de l’interculturel – est le masque d’une domination. Le multiculturalisme prétend que chacun peut demeurer ce qu’il est mais se garde bien de préciser à quel niveau de pouvoir. Le transculturalisme souligne que nous pouvons devenir ensemble sans préciser qui devient plus que l’autre. Enfin, l’interculturalisme a souvent pris des allures d’angélisme, en se détournant des réalités diaboliques persistantes.
La querelle entre les idéologies qui s’appuient préférentiellement sur l’une ou l’autre de ces notions nous détourne de la recherche toujours difficile des adaptations requises par les multiples difficultés des situations culturelles (Demorgon, 2005). Multiculturel, interculturel, transculturel sont les pôles opposés et complémentaires d’une régulation ternaire des échanges humains.
L’universel ne peut pas être représenté par tel ou tel transculturel. Pas davantage par le multiculturel, si tolérant et réparateur soit-il ! Il en va de même de l’interculturel, nous venons de le dire. Sous prétexte qu’il opère un lien entre multiculturel et transculturel, il a cru pouvoir, à son tour, prétendre au statut de nouvel universel.
Cette triangulation culturelle adaptative n’est pas non plus universelle. Elle n’est pas « la » solution. Sa validité tient à ce qu’elle ouvre sur la possibilité de compositions multiples répondant mieux aux situations réelles elles-mêmes multiples et changeantes.
La triangulation multi-trans-interculturelle effective doit être constituée comme susceptible de corriger les primas abusifs de l’un ou de l’autre pôle. Elle est alors la base indispensable des pédagogies des relations culturelles.


Quatrième partie : Complexite d’une pedagogie comprehensive des trois imaginaires culturels



11/ Dissociation existentielle et association communicative

11/Dissociation existentielle et association communicative.
La pédagogie dialogique des relations culturelles doit être d’abord une pédagogie fondée sur la relation entre dissociation existentielle et association communicative. Pour l’être humain, la relation au monde, aux autres, à soi-même, n’est possible que sur la base préalable d’une dissociation. Liée à l’individuation physique, elle se redouble au plan de la conscience. Cette dissociation met en question la consistance de l’individu. D’où une anxiété et le besoin d’une identité assurée, qu’éventuellement, il acceptera sans critique.
Même ainsi recouverte par telle ou telle appartenance identitaire, la dissociation demeure comme fondement ultime de la liberté d’être autre. C’est seulement à partir de cette « ouverture fermeture » existentielle à soi-même et aux autres que l’individu peut décider de toute association communicative et coopérative. L’autre ne peut exister en moi que s’il existe en dehors de moi et réciproquement.
L’échange humain n’est authentique que sous la condition de cette liberté d’entrer ou non dans la communication et la coopération. Cette liberté doit être à chaque fois retrouvée, réinventée.
Cette triangulation relationnelle fondamentale – moi, l’autre en moi, l’autre hors de moi – fonde le travail des pédagogies initiales et continues dans tous les domaines des activités humaines.


12/ Triangulation des relations culturelles et pédagogie compréhensive

12/ Triangulation des relations culturelles et pédagogie compréhensive
La tentation est toujours grande de simplifier en posant des solutions jugées optimales et en les appliquant. Les stratégies économiques et politiques le font. Les pédagogies doivent être plus prudentes. Un équilibre éducatif ne peut pas être simplement défini et appliqué, il faut l’inventer en relation aux recherches personnelles des acteurs associés dans l’acte pédagogique.
Les observations précédentes montrent comment se définit la genèse d’une systémique générale des relations culturelles. Mais en situation pédagogique concrète, on doit travailler sur plusieurs systémiques singulières.
En effet, si la triangulation multi- trans- interculturelle est partout fondamentale, les manières dont elle se réalise et s’exprime sont multiples. Cela tient à ce que les individus – adultes, adolescents, enfants – se retrouvent pris entre tel ou tel pays d’origine ou tel pays d’accueil, entre telle ou telle socialisation, telle ou telle professionnalisation. Les appartenances groupales sont multiples mais les constructions identitaires personnelles sont uniques.
Par ailleurs, le cadre – scolaire, universitaire, de formation – réunit des personnes en une situation hypercomplexe et elle-même unique. Les pédagogues doivent travailler avec cette hypercomplexité. Il est hors de question qu’ils puissent penser se référer à un projet unique d’une application générale.
Il leur faut, au contraire, permettre aux motivations et horizons personnels, comme aux reconnaissances réciproques de contribuer aux coopérations requises. Les stratégies pédagogiques ont toujours à prendre en compte les singularités des personnes et des actions en situation. Ceci est sans doute requis davantage encore quand les pédagogues sont aux prises avec les multiples modalités de la triangulation des relations culturelles.


13/ Approfondir la pédagogie des relations culturelles

13/Approfondir la pédagogie des relations culturelles
Pour se renforcer, la pédagogie des relations culturelles doit pouvoir s’appuyer sur trois autres triangulations fondamentales.
a/ Les langues-cultures ne pourront pas être judicieusement pensées et pratiquées les unes par rapport aux autres si l’on ne sait pas découvrir comment les particularités, les généralités, les singularités culturelles se composent en elles et entre elles.
b/ Le pédagogue doit savoir référer l’enseignement apprentissage des langues-cultures aux différences d’échelles. Il ne peut plus se contenter de la distinction sommaire du micro et du macrosociologique. Il lui faut se référer à trois niveaux : Il doit d’abord distinguer et relier le plan microsociologique (qui concerne personnes et petits groupes) et le plan mésosociologique qui concerne les grands groupes et les sociétés singulières. En fonction de tout un ensemble d’études novatrices, il doit être en mesure de comprendre autrement le plan macrosociologique. Celui-ci concerne les grands secteurs des activités humaines : religieux, politique, économique, informationnel. Les acteurs de ces secteurs ont contribué par leurs conflits et leurs arrangements à la constitution des sociétés et de leurs grandes formes successives : tribale, royale, nationale, mondiale.
c/ Enfin, le pédagogue doit être en mesure de distinguer et de relier réel, imaginaire et symbolique. C’est seulement ainsi qu’il peut éviter de retomber dans des totalisations illusoires et perverses.
Toute construction symbolique, si belle soit-elle, doit pouvoir affronter la critique de l’imaginaire. Tout imaginaire doit pouvoir se référer au déploiement de sa construction symbolique et au développement de son incarnation réelle. C’est toujours le réel qui doit avoir le dernier mot. Encore faut-il pour cela qu’on ne le recouvre pas de tout ce qui peut le masquer. Ainsi, à partir de microrésolutions opérées dans l’entreprise ou dans le travail social, les tenants d’un interculturel de bonne volonté en sont venus à le constituer comme une idéologie prometteuse de résolutions internationales plus étendues. L’interculturel de bonne volonté doit sortir de cette bulle imaginaire, retrouver le réel et regarder en face son jumeau : l’interculturel factuel.


14./ Conclusion

14./ Conclusion.
La pédagogie des relations culturelles dans les sociétés mondialisées a le plus grand besoin de conjoindre l’analyse historique et l’analyse systémique adaptative. Dans l’une et l’autre associées, les pédagogues trouveront des points d’appui, des élaborations théoriques, des exemples singuliers. À partir de là, ils auront les moyens de promouvoir des pédagogies inventives multiplement adaptées.
La pédagogie des langues-cultures n’est pas séparable de la pédagogie de l’aventure humaine faite de conflits et d’incompréhensions mais aussi de communications, de coactions et peut-être de plus en plus de « coopétitions » (Joël de Rosnay) assumées et régulées. En tout cas, nous pensons l’avoir montré ici, en ce qui concerne la diversité et la complexité, en tout domaine, des relations culturelles.


15./ Références bibliografiques

15./Références bibliographiques.
Demorgon Jacques, L'homme antagoniste, Paris, Economica, 2016.
Demorgon Jacques, Dynamiques interculturelles pour l’Europe, Paris, Economica, 2003.
Demorgon Jacques, 2005, Critique de l’interculturel - l’horizon de la sociologie, Economica.
Descombes Vincent, « Louis Dumont ou les outils de la tolérance », Esprit, juin, p. 65-85, Paris, 1999
Dumont Louis, 1977, Homo Æqualis I, Gallimard, Paris.
Dumont Louis, 1991, Homo Æqualis II, Gallimard, Paris.
Dumont Louis, 1979, Homo hiérarchicus, Gallimard, 2e édition, Coll. TEL, Paris.
Hall Edward T., 1991, Guide du comportement dans les affaires internationales, Seuil.
Hall Edward T., Hall Mildred, 1984, Les différences cachées. Une étude de la communication internationale. Comment communiquer avec les Allemands ? tr. Allemande : Verborgene Signale. Studien zur internationalen Kommunikation. Über den Umgang mit Franzosen, Hambourg, Stern.
Hofstede Geert, Bollinger Dominique, 1987, Les différences culturelles dans le management, Éditions d’Organisation, Paris.
Lacorne Denis, 1997, La crise de l’identité américaine : du melting pot au multiculturalisme, Fayard.
Morin, 1977, La méthode 1. La Nature de la Nature, Seuil.
Piaget Jean, 1977, Épistémologie génétique et équilibration. Hommage à Piaget, Delachaux
Puren Christian, 2002, Perspectives actionnelles et perspectives culturelles en didactique des langues : vers une perspective co-actionnelle co-culturelle », Les langues modernes 3.
Puren Christian, 2007, texte de présentation du colloque de Tallin, Estonie, mai 2008.
Tönnies Ferdinand, Communauté et société. 1887, Paris, Retz, 1977.
Touraine Alain, 1997, 2004, Pouvons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents, Paris, Seuil.


Texte II./ « S’éduquer à l’humanité planétaire. Education et mondialité »



I/ S’éduquer à l’histoire



1/ Particulariser, singulariser, généraliser pour penser l’histoire

1/ Particulariser, singulariser, généraliser pour penser l’histoire On devrait avoir l’honnêteté de reconnaître qu’il n’y a pas d’éducation à l’histoire humaine. Il est vrai qu’il s’agit d’une tâche considérable tant que l’on n’a pas trouvé son ou ses fils rouges. On le sait, l’histoire s’est engendrée au travers de développements souvent guerriers des royaumes et des empires (seconde grande forme de société). Elle a d’abord été le récit de la genèse des sociétés et des actes des grands hommes : rois, empereurs, prètres, prophètes et inventeurs.
Quand les nations marchandes (troisième grande forme de société) ont commencé à se substituer aux royaumes et aux empires, l’information se développant et s’étendant, l’étude de l’histoire s’est faite plus critique et plus ouverte sur les peuples eux-mêmes et sur leurs moeurs. La centration sur la nation est alors la loi de l’écriture de l’histoire. Elle a cependant fini par prendre en compte la pluralité des nations mais d’abord essentiellement dans une même zone de civilisation.
Si cette perspective fait aujourd’hui problème, c’est parce que nous nous trouvons désormais dans la dépendance d’une quatrième forme de société, ordinairement évoquée sous les termes de mondialisation ou de globalisation. De ce fait, l’histoire, elle aussi, ne peut plus se penser en dehors de son extension planétaire et de ce qui en est l’origine, une histoire elle-même planétaire.
Au-delà de l’histoire européenne et de ses projections mondiales, l’histoire, aujourd’hui, est aussi celle de tous les continents et de leurs autochtones ou non. Des pans entiers de cette histoire humaine multiple restent ignorés d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre. Aujourd’hui, il nous faut comprendre ensemble toutes ces histoires continentales auxquelles Africains, Chinois, Phéniciens, Américains originaires, Mongols, Mandchous, Ottomans ont pris part au travers de leurs oppositions entre eux et avec les Occidentaux.
Sans doute, faut-il respecter la spécificité de l’histoire dans la mesure où elle est le domaine des singularités irréductibles liées à la diversité des peuples et des personnalités et dépendante aussi des évènements et des hasards. Par définition, ce qui est singulier émerge à partir de lois générales. Les particularités d’ailleurs y contribuent, comme le souligne Pascal : « Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, la face du monde en eût été changée ».
La pensée humaine, et la pensée historique avec elle, doivent toujours conjoindre trois opérations : singulariser, particulariser, généraliser. Elles ne sont pas séparables mais coopèrent pour définir des niveaux différents.
Ainsi, la singularité – d’un roi, d’un empereur, d’un calife, d’un khan – peut rentrer dans la singularité plus englobante d’un pouvoir politico-religieux se manifestant comme famille régnante : dynastie. La description historique de la seconde grande forme sociétale des royaumes, empires, califats et khanats se réfère constamment aux dynasties. Elle les nomme, précise leur début, leur fin et tous leurs avatars : liens conjugaux , descendances multiples, parricides et fratricides.
Les singularités ne seraient pas pensables si elles étaient toutes du même niveau. Or, c’est une généralisation qui définit chaque niveau. On est bien obligé de distinguer les individus, les familles, les groupes sociaux, les régions géohistoriques, les sociétés plus ou moins unifiées et, à leur tête, les dynasties, successions historiques de familles régnantes, mimant la continuité et l’unité d’ensembles sociaux en partie aléatoires.
Singularités et généralités n’empêchent pas que, dans chaque société, on pourra trouver des particularités nombreuses. Par exemple, les chiffres supposés porter malheur, les couleurs exprimant le deuil pourront varier ; certaines parties, certains agencements des vêtements pourront être aussi particuliers. Cela n’empêchera pas de caractériser une société à partir de la singularité de son mode habituel d’habillement.
Autres exemples : chaque évènement sera dit singulier car il est le produit d’une conjonction unique de causes. Chaque société est dite singulière car produite par un unique ensemble de phénomènes anciens et nouveaux. Toutefois sa singularité s’enlève justement sur des traits généraux communs à plusieurs sociétés, comme leur appartenance à une même période historique avec ses caractéristiques communes : démographiques, techniques, religieuses, politiques et juridiques, celles-ci comportant toujours certaines variations.
Il est vrai que les généralisations ont aussi pu conduire à de prétendues révélations concernant le sens caché de l’histoire humaine. Cela, à partir du catholicisme (Bossuet), de la philosophie idéaliste (Hegel), de l’économie capitaliste (Marx). D’un point de vue ethnologique, Lewis Henry Morgan voit se succéder des sauvages, des barbares et des civilisés. L’anthropologue américain, Marvin Harris, et Deleuze & Guattari, dans l’Anti-Oedipe, ont repris, cum grano salis, cette classification.
Les tentatives de trouver un sens à l’histoire n’ont jamais vraiment convaincu. Contrairement à la thèse naguère soutenue par le politologue américain, Francis Fukuyama, l’histoire reste définitivement ouverte. Nul ne peut dire qu’elle est finie. Nul ne peut davantage prédire comment elle se poursuivra.
La conscience du complexe enchevêtrement de particularités, généralités et singularités qui la constitue devrait nous préserver de ces naïvetés d’hier.
Cela ne signifie nullement que nous y sommes réduits à l’impuissance. C’est plutôt l’affirmation d’un sens nous transcendant d’avance qui aurait cet effet. Au contraire, il nous est possible, il nous est même nécessaire de déconstruire et reconstruire cet enchevêtrement pour y situer et y ajuster nos actions.


2/ De l’action aux activités

2/ De l’action aux activités
Aux époques communautaires et tribales, on est cueilleur, chasseur puis, à partir du néolithique, pasteur, agriculteur. Ces deux dernières activités se sont trouvées en conflit ou en arrangement tout au long de l’histoire. C’est vrai depuis l’agriculteur Caïn tuant son frère Abel, pasteur, jusqu’aux violences entre éleveurs et agriculteurs évoquées dans les westerns.
La révolution néolithique, en partie remise en cause, masque aussi ses prolongements extraordinaires. Moins ceux de l’irrigation que ceux de la domestication du cheval attelé, de l’invention de la roue et du char, puis du cheval monté qui entraînera l’invention de la guerre de mouvement. Ces inventions techniques, et les ressources pactifiques ou guerrières qu’elles offraient, conduisirent vraisemblablement à la constitution d’un ensemble de peuples parlant tous des langues dites « indo-européennes ».
D’une façon générale, c’est en contribuant aux unifications des tribus, que les acteurs du religieux et du « politico-militaire » ont inventé les royaumes. Les activités humaines se sont différenciées et regroupées, constituant de véritables secteurs d’activités : religion, politique, économie, information qui ne cessèrent d’évoluer.
Au début de la seconde moitié du vingtième siècle, Georges Dumézil (1995), historien des religions, Emile Benveniste (1969), linguiste, étudient les sociétés indo-européennes. La structure du pouvoir s’y exprime par une hiérarchie entre trois modes culturels d’activités. Le domaine du religieux est perçu comme supérieur au domaine du politico-militaire, supérieur, à son tour, au domaine de l’économie. Cette tripartition hiérarchisée du religieux, du politique, de l’économie s’exprime à travers celle des dieux dans leurs panthéons comme à travers celle des valeurs dans leurs épopées.
Le point le plus assuré est vraisemblablement la domination de l’économie et de l’information. Par contre, les manières dont se définissent et s’agencent le religieux et le politique sont multiples. Il peut y avoir une hiérarchisation fluctuante, parfois réversible ou encore une quasi-fusion.
Les variations sont encore plus grandes lorsque l’on quitte la zone des sociétés indo-européennes. On trouve, par exemple, en Chine, plus d’un millénaire avant J.C., un système complexe d’analogies entre le cosmique (le ciel et la terre), le politique (l’empereur et le peuple) et le familial (les aînés et les cadets). Le religieux, lui aussi complexe, se répartir, à ces trois nivaux.
Au travers de ces variantes, on dispose d’une vue d’ensemble de l’aventure humaine : celle d’une dynamique conflictuelle et d’arrangement des acteurs humains. Dans le « jeu » de leurs activités, ils inventent de grandes formes successives de sociétés : communautés, tribus, puis royaumes et empires. Au 19e siècle, nouvelle mutation avec les nations marchandes industrielles à perspective démocratique. Depuis la fin du 20e siècle, ces dernières sont en train de céder la place aux sociétés d’économie informationnelle mondialisée.
La mutation la plus décisive sépare les deux premières formes de sociétés (tribus et royaumes) et les deux dernières (nations et sociétés mondialisées). Jamais cette « grande transformation » (Polanyi) n’aurait pu se produire sans la naissance, le développement, le déploiement d’un quatrième grand secteur - celui de l’information - et sans son association avec l’économie. Cette association a mis en crise l’association antérieure du politique et du religieux, fondatrice des royaumes et empires, califats et khanats.
Si les secteurs d’activités ont un rôle aussi décisif, c’est parce qu’ils constituent la forme la plus étendue et la plus profonde du lien entre l’individuel et le collectif. La lutte des classes – avec sa vérité et ses limites – n’est qu’une dimension de cette dynamique conflictuelle et d’arrangement des secteurs d’activités.
L’importance des secteurs d’activités est aujourd’hui de mieux en mieux reconnue par la pensée contemporaine mais de façon dispersée. D’où de nombreuses dénominations différentes : « ordres d’activité » (Baechler, 1985, 2002), « systèmes, sous-systèmes » (Parsons, 1951, 1971 ; Luhmann, 1984). On trouve encore : « appareils » ou « champs » (Morin, 1977, 2001 ; Bourdieu, 1992).
Ancrée dans les travaux de Dumézil sur les sociétés indoeuropéennes, cette référence à trois grands secteurs d’activités hiérarchisés ne doit pas faire l’objet d’une caricature. Religion, politique, économie, auxquelles s’est ajoutée l’information, ne sont pas définies une fois pour toutes, ni en elles-mêmes, ni en leurs déclinaisons et relations. Ce sont leurs acteurs qui construisent les secteurs. Même s’ils peuvent le faire, en s’y investissant diversement, leurs actions s’inscrivent dans plusieurs secteurs ou prioritairement dans l’un d’eux.
De plus, chaque grand secteur, évoluant en relation aux évolutions des autres se diversifie en sous secteurs. L’information, par exemple, est technique, ludique, esthétique, scientifique, médiatique, éthique, juridique. Enfin, au cours de ces évolutions, les secteurs et sous-secteurs interfèrent aussi entre eux produisant des secteurs mixtes. Le social s’est ainsi progressivement constitué à la lisière de la concurrence entre religion et politique. Chaque grand secteur d’activités se développe avec ses atouts spécifiques. Il se différencie, s’affaiblit, se renforce dans sa concurrence avec les autres secteurs. Le temps au cours duquel les quatre secteurs poursuivent leur constitution est à l’échelle de l’histoire. D’où une faible probabilité que l’un, ou l’autre, puisse disparaître dans un délai limité.
Chacun d’eux a, d’ailleurs, une importance cruciale. L’économie se constitue à travers la production des ressources indispensables à la survie et des ressources supplémentaires nécessaires au déploiement des activités religieuses et politiques. L’organisation politique hiérarchisée se construit autour de l’emploi légitime de la violence que se réserve le pouvoir et qu’il emploie contre les étrangers mais aussi contre les siens. Les religions sont le centre d’origine et de légitimation de croyances qui fortifient un ensemble d’humains en donnant un sens caché commun à toutes leurs expériences face à la vie comme face à la mort.


3/ Evolutions géohistoriques et singularité des sociétés

3/ Evolutions géohistoriques et singularité des sociétés
Nous avons étudié une vingtaine de grandes oeuvres d’origines et d’orientations différentes toutes consacrées à la périodisation de l’histoire (Demorgon, 2002,2004). Elles privilégient, avec des variantes, la succession de quatre grandes formes générales de société : communautés ou tribus, royaumes ou empires, nations marchandes industrielles, sociétés d’économie informationnelle mondiale. Ce n’est pas à dire que, dans une même période historique, toutes les sociétés se ressemblent. Dans la grande période des royaumes et des empires, on aura aussi des califats et des khanats. On aura même la République romaine ou la démocratie athénienne (Vernant, 1986), sociétés originales, uniques. Chaque société singulière d’aujourd’hui s’est, en fonction de son histoire, constituée au travers de telle et telle des grandes formes de société et de leurs variantes. C’est pourquoi elle est aujourd’hui fort complexe. Seule son étude géohistorique peut en donner une idée. Cela explique les erreurs répétées du FMI quand il appliquait les mêmes remèdes économiques généraux aux sociétés considérées comme étant toutes analogues. Cet exemple permet de comprendre, comme nous l’avons déjà dit, que toute généralité n’est pas nécessairement juste. Celles, économiques, du FMI étaient fausses. S’éduquer à l’histoire, c’est - à partir d’observations, de documentations, d’analyses et de synthèses – prendre en compte non séparément, mais en même temps, les formes générales des sociétés et les sociétés singulières. Les formes générales ne sont pas là pour uniformiser les sociétés singulières. Les sociétés singulières n’ont pas à être invoquées pour dénoncer un prétendu totalitarisme des formes générales. Il s’agit plutôt de permettre une déconstruction et reconstruction dynamique de la diversité et de la complexité de l’aventure humaine.
Les généralisations historiques ne sont pas condamnables comme telles puisqu’elles sont, à proprement parler, inévitables pour penser l’histoire. Par contre, ce qu’il faut critiquer, ce sont les généralisations superficielles, approximatives et, finalement, abusives, non fondées. Il est vrai que les généralisations justifiées ne sont pas faciles à construire. D’abord, parce qu’elles ne peuvent pas l’être sans le recours à l’histoire du long terme, heureusement remise en évidence par Fernand Braudel. Ensuite, parce qu’il n’était pas évident de découvrir que c’était la dynamique conflictuelle et d’arrangement des secteurs d’activité qui nous donnait le fondement de l’histoire humaine, des royaumes aux nations modernes et aux sociétés mondialisées. Il aura fallu la conjonction d’études historiques, sociologiques, psychologiques pour mettre en évidence l’implication des groupes humains en fonction des activités humaines et de leurs organisations religieuses, politiques, économiques, informationnelles. Véritables lieux de convergence des individus et des sociétés, c’est toujours en elles que sont conduits à agir les citoyens des sociétés d’aujourd’hui et de demain, en leur donnant aussi des significations nouvelles. (Demorgon, 2005b)
II/ S’éduquer au « religieux » et au « politique »


II/ S’éduquer au « religieux » et au « politique »



4/ Les religions et le « religieux »

4/ Les religions et le « religieux »
Penser « le religieux » ne peut, en aucun cas, constituer une façon d’ignorer la pluralité concrète des religions. La relation entre les religions et le religieux n’a pas toujours été clairement pensée. Elle n’a, d’ailleurs, pas été la même aux différentes époques. Aujourd’hui encore elle varie selon les pays. Il est crucial de situer le religieux et les religions dans leur ancrage géo-historique.
Cette profonde diversité des religions doit rendre modeste sur ce qu’est la religion. En la définissant d’une façon, ou d’une autre, nous risquons de la réduire. Elle est soit louée, soit critiquée, mais toujours d’un point de vue limité. Une même personne peut avoir plus d’une définition de la religion. Ainsi, de Marx, on a rendu célèbre sa définition de la religion comme « opium du peuple ». Or, ailleurs, il la présente autrement : comme le coeur d’un monde sans coeur.
Penser cette diversité des religions nous oblige à réfléchir à « l’apparition » ou à « l’invention » géo-historique de chaque religion. Et, peut-être, à découvrir qu’une « visée d’unification » d’un ensemble humain, plus ou moins important, est une caractéristique fondamentale commune de toutes les religions, si différentes soient-elles par ailleurs.
Cette perspective d’unification semble très présente dans le passage historique des tribus aux royaumes. La Bible raconte comment les tribus des Hébreux, après s’être fédérées sous « les Juges », se sont unifiées en royaume sous Saül, David, Salomon (1030-931 av. J.-C.). Pour se diviser de nouveau en deux royaumes d’Israël et de Juda, avant qu’ils ne disparaissent. Le Nouveau Testament relate comment, dans l’ancien royaume d’Israël, devenu province romaine, apparaît une foi nouvelle, base du futur « impérialisme » spirituel chrétien qui se voudra « catholique », c’est-à-dire universel. Le Coran montre comment les tribus bédouines, sur la base de la prédication de Mahomet, vont être à l’origine de l’expansion impériale de l’islam. Ainsi, sur trois mille ans d’histoire humaine, les religions égyptienne, hébraïque, chrétienne, islamique, catholique, orthodoxe ont contribué à l’union de tribus ou de groupes humains plus étendus et à l’invention et au développement d’une autre forme de société ; le royaume.
En Egypte, Akhénaton et Néfertiti (XIVe siècle av. J-C.) tentent d’assurer l’unité en instaurant le culte monothéiste d’Aton. En Judée, bien après Salomon, Josias vise la réunification des deux royaumes de Juda et d’Israël et, à cette fin, déploie le monothéisme « égyptien » de Moïse (Sloterdijk, 2006). En Inde, Açoka (269-232 av. J.-C.) se convertit à un bouddhisme en plein développement. Dans l’Empire romain d’orient, Constantin fait de même (313) avec le christianisme, suivi par Clovis, Charlemagne et plus tard par Vladimir 1er (980-1015) avec « le baptême de la Russie ». L’islam aussi jouera ce rôle unificateur.
Unité et diversité ont été traitées de multiples façons par les religions. Primat de la diversité associant des forces ou des dieux multiples dans un polythéisme de panthéons ouverts et renouvelés. Primat de l’unité, impersonnelle ou personnelle, dans le panthéisme et le monothéisme.
Associer au mieux unité et diversité de peuples divers, les religions semblent y avoir souvent contribué. Pourraient-elles encore le faire ? La question reste posée : les religions sont-elles plutôt facteurs de division ou facteurs d’exigence pour une unité supérieure ? On remarquera que cette tâche de régulation adaptative entre unité et diversité est aussi prise en charge par la politique, l’économie et l’information. Peut-être est-il indispensable, inévitable, qu’elle le soit de tous ces points de vue ? Ce fut le cas à la fondation d’un empire chinois - qui dura plus de trois mille ans - le religieux y était à la fois cosmique, politique et familial.
La religion, comme son nom l’indique se veut reliance mais l’a-t-elle fait plutôt d’elle-même ou en association avec le politique, on peut se le demander ? Par contre, ne le fait-elle pas un peu plus loin ? Singulièrement dans l’exclusivité de son rôle de lien entre la vie et la mort, entre les morts et les vivants. Ce lien est peut-être le plus fondateur si l’on en juge par la très grande ancienneté des sépultures et l’ampleur de leurs développements. Ce « culte des ancêtres » n’a-t-il pas à trouver encore de nouveaux équilibres équilibre créatifs entre honneur, transmission, amour et deuil ?
Les religions continuent à relier des millions d’hommes sans parvenir à se relier entre elles. Est-ce définitif ou bien y aura-t-il, et de quelles façons, construction du « religieux » comme unification supérieure tenant compte de cette diversité ?


5/ « Le politique » et ses formes

5/ « Le politique » et ses formes
Les formes du politique sont au cœur des grandes formes de sociétés. Pour l’anthropologue Pierre Clastres, les premières grandes formes de sociétés – communautés, tribus et chefferies – sont des « sociétés sans Etat ». À l’origine, fréquemment en guerre, les tribus s’unissent les unes contre les autres. Dans un contexte de croissance démographique, les conditions se trouvent réunies pour engendrer royaumes et empires, sociétés de plus grande taille, et néanmoins cohérentes, à condition de disposer d’un principe supérieur d’organisation unifiée. Où le trouver mieux que dans des instances d’ordre religieux doublement reliantes ! En effet, elles se réfèrent à une réalité supérieure, personnalisée ou non, qui constitue le fondement de la loi sociétale qui, à son tour, relie le roi ou l’empereur à son ou à ses peuples.
Pourtant, il ne faudrait pas croire que ce passage des tribus aux royaumes a été facile et s’est effectué en une seule fois. C’est tout le contraire. Les conflits entre les représentants se sont étendus sur près de trois millénaires. Certes, la forme royale-impériale bénéficie d’atouts culturels nouveaux (unification, organisation centralisée) mais les communautés et les tribus ont aussi les leurs, comme la mobilité guerrière. Chaque type de société peut accentuer ses pratiques originales. C’est le processus de « renforcement » dans « l’acculturation antagoniste » (G. Devereux, 1970). Ainsi, la sédentarité des royaumes et des empires se durcit en frontières qui se veulent infranchissables : le limes romain, la Grande Muraille de Chine.
Parfois, au contraire, les acteurs de chaque grande forme de société pensent pouvoir se défendre mieux, et même l’emporter, par « l’appropriation des atouts culturels des autres » (seconde perspective de l’acculturation antagoniste). Ainsi, les armées des empires sédentaires se dotent d’une cavalerie légère d’archers. Inversement, les tribus nomades victorieuses voient l’intérêt de la sédentarité royale impériale. Sur plusieurs siècles, les tribus germaniques du nord de l’Europe engendreront des royaumes par exemple en Angleterre, en France, en Espagne et même en Afrique du Nord. En Asie, les Mongols et les Mandchous envahissent la Chine, s’y installent, assimilant la culture chinoise royale-impériale. En dépit de grands bouleversements, la Chine gardera toujours cette forme politique sur trois millénaires.
En Europe, les évolutions sont plus complexes. Historiens, philosophes, sociologues (Hegel, Fustel de Coulanges, Vernant) se sont intéressés à l’émergence, en pleine période royale impériale, de deux formes nouvelles du politique : la République romaine et la Démocratie athénienne. La première naît d’une absence de descendance dans la dynastie romaine de l’époque et d’une menace d’annexion par la royauté voisine. Les nobles inventent alors « la République » en accordant à la plèbe l’institution du « tribunat » pour que celui-ci se sente considéré et s’implique dans la défense du nouveau régime.
Dans la cité athénienne, en raison de guerres civiles ethniques, violentes et répétées, les Sages (Solon, Clisthène) « cassent » les trois ethnies qui ne cessent de s’opposer. Dix ethnies institutionnelles sont crées. Chacune contenant des représentants de trois sortes de populations : ville, montagne et côte. Ainsi, s’est effectué le passage capital de l’ethnos (ethnie) au demos (peuple démocratique). Ces formes politiques diffèrent profondément de la forme royale impériale. L’unification y est recherchée davantage par une articulation d’opposés qui subsistent et se maintiennent en interaction. La forme royale impériale cherche davantage à produire l’unification par un alignement, une réduction, voire même une homogénéisation des diversités ethnoculturelles.
Très tôt, avec « La République » et « Les Lois » de Platon, comme avec « Les Constitutions » d’Aristote, le secteur du « politique » fait l’objet d’une étude de sa genèse, de sa complexité, de sa diversité. Cette réflexion et cette étude n’ont cessé de croître au long des siècles. Un moment mémorable est celui de « L’esprit des lois », ouvrage dans lequel Montesquieu souligne que les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire ne doivent jamais réunis dans les mains d’un seul homme car il devient alors un despote. Ils doivent être séparés et articulés de façon indépendante et complémentaire.
Les régimes politiques royaux et impériaux ont, par la suite, plus ou moins intégré une part d’articulation des opposés dans leurs institutions et leurs fonctionnements. La restriction de cette part d’articulation est à l’origine de l’absolutisme en monarchie tel qu’il a pu se manifester en Angleterre et en France. À l’opposé, l’accroissement de cette part d’articulation est à l’origine des monarchies constitutionnelles. Cette seconde direction l’emporte de plus en plus à mesure d’ailleurs que s’opère une dissociation entre le religieux et le politique, ce dernier s’appropriant aussi la dimension du sacré.


6/ Dissociations du religieux et du politique

6/ Dissociations du religieux et du politique
Dans le cadre de la chrétienté, les pouvoirs politiques sont soumis aux pouvoirs religieux. Toutefois, ils tentent périodiquement de s’en libérer. Cela ne peut pas aboutir tant que les acteurs du religieux disposent, seuls, de la ressource du sacré. Diverses corruptions économiques et politiques vont affecter l’image de la sacralisation religieuse catholique. La critique de la papauté entraîne le schisme des protestantismes et conduit à reverser une part du sacré sur le politique. C’est à la noblesse allemande que s’adresse Luther. Dans chacun des États du Saint Empire romain germanique, la religion du prince est désormais celle de ses sujets. En Angleterre, Henri VIII fonde l’anglicanisme, religion nationale qu’il place sous son autorité. En France, au travers du gallicanisme, l’État prend aussi le pouvoir sur la religion. En Russie, les Tsars récupèrent la sacralité de l’orthodoxie : on en vient à parler de « foi russe » et de « Dieu russe » (Beckouche, 2001). Comme nous allons le voir, la captation du sacré par le politique allait être suivie d’une captation supplémentaire du sacré, cette fois, par l’économique.


III/ S’éduquer à l’économie et à l’information



7/ Une information mêlée aux autres secteurs puis différenciée

7/ Une information mêlée aux autres secteurs puis différenciée Le secteur de l’information est resté longtemps mêlé aux autres secteurs. L’information s’est, en effet, constituée de multiples façons comme transmission d’un savoir social. Celui-ci a été de l’ordre de la participation avec les mythes fondateurs du groupe, la sagesse éducative des contes ou de l’ordre de l’opération avec la transmission du savoir technique. Cette distinction n’est pas toujours facile à faire. On s’est ainsi demandé si les figures animales des grottes étaient plutôt religieuses, techniques, magiques, esthétiques, éducatives.
La source religieuse - oraculaire mythique - de l’information a eu longtemps une réelle prégnance. Il s’agissait d’une information sur l’organisation et le sens de l’univers : cosmogonies et théogonies. Ou, de façon plus limitée, de simplement deviner l’avenir au moyen de techniques appropriées et grâce aux devins, prophètes et voyants. Cette information a pris, dans plusieurs lieux et moments, la forme de l’information révélée à des personnes inspirées qui, écrivant une vérité qui leur était révélée, produisaient un livre sacré. D’une croyance reposant sur des pyramides on passait à une croyance portative, ouvrant sur une incroyable mobilité de diffusion. L’information resta ainsi très longtemps mêlée aux secteurs religieux et politiques. En Égypte, c’était les prêtres qui prédisaient les crues du Nil. En Chine, le traité d’hydraulique pour l’irrigation relevait de l’empereur.
D’un autre côté, l’information politico-juridique précisait pour chacun ce qu’il en était de l’organisation sociétale et quels étaient, à la place qui était la sienne, les comportements que les autres étaient en droit d’attendre de lui ; comme aussi ce qu’il pouvait encourir comme sanction, en cas de manquements. Ces données faisaient aussi l’objet d’une certaine « publicité » constituant les débuts de l’information médiatique. Elle était monumentale comme avec le code d’Hamou-rapî (1793-1750 av. J ;-C.) gravé dans le basalte ; ou populaire comme dans les exécutions publiques. Les pouvoirs ont longtemps contrôlé l’information et le font encore. Des formules latines telles que « nihil obstat » ou « imprimatur », apposées sur les livres, en ont largement témoigné. Selon les pays, aujourd’hui encore, les médias audio-scripto-visuels, ne jouissent que d’une liberté relative et parfois nulle.
On a retenu les grandes dates des premières autonomisations de l’information par rapport au religieux et au politique. Avec la naissance et l’inscription séparées des connaissances techniques, ludiques, esthétiques, scientifiques, philosophiques. Ce fut singulièrement le cas en Grèce avec les mathématiques et la philosophie redécouverte grâce à l’Aristote arabe. Ensuite, il y eut la Renaissance, l’Humanisme, l’imprimerie et les Lumières. Aujourd’hui, les nouvelles technologies de l’information et de la communication (Internet) ont entraîné stockages étendus, traitements et communications accélérés et multipliés. En même temps le secteur de l’information, a lui aussi commencé la captation du sacré à son avantage. Ce fut déjà le cas pour la science engendrant le scientisme. C’est aujourd’hui le cas pour les « médias » décidant largement du choix des évènements et de la manière dont ils les présentent. Plus, ils se posent eux-mêmes comme créateurs d’évènements.


8/ Une « économie-monde » qui capte le sacré et devient « politique »

8/ Une « économie-monde » qui capte le sacré et devient « politique »
L’économie constitue un secteur d’activité qui a toujours existé mais a beaucoup évolué : cueillette, chasse, agriculture, élevage, commerce et industrie. L’économie s’est organisée, techniquement et socialement. L’extension et l’intensification de l’agriculture, obtenues par une mise en oeuvre rigoureuse des irrigations, furent à l’origine des Empires justement nommés « hydrauliques ». Les pouvoirs politiques ont toujours considéré qu’ils devaient contrôler l’économie, productrice de biens de nécessité et de prestige. C’est d’elle qu’ils devaient tirer des surplus pour financer les autres activités religieuses, administratives, guerrières, éducatives et judiciaires. C’est l’association des acteurs du religieux et du politique qui, dans le passé, permit le mieux ce contrôle et cette appropriation de l’économie. D’où le fait que le trésor ait pu être gardé dans le Temple.
Par la suite, l’information et l’économie se développeront d’autant plus que royaumes et empires, divisés, en guerre les uns contre les autres, se morcellent et s’affaiblissent. Ces conditions favorisent l’autonomisation et l’association de l’information et l’économie.
Certes, cette association a toujours existé à la base au travers des techniques et de leurs évolutions. Si l’on parle de révolution néolithique c’est qu’il y a eu mutation fondamentale technique, économique et informationnelle. Toutefois, cette association n’avait pas abouti au plan des pouvoirs organisés dans la société.
En Europe, à partir du XIIe siècle, nombre de lacunes, d’insuffisances, de faiblesses dans l’organisation des royaumes, vont permettre la mise en place d’une nouvelle hiérarchie d’actions et de connaissances, davantage liée aux activités économiques, commerciales, productrices de nouvelles richesses. Cela s’est d’abord produit dans les villes et ports marchands de l’Italie, de la Baltique et de la Mer du nord.
Toutefois, ce développement ne pouvait atteindre cette ampleur tant que les valeurs liées à l’économie restaient dévalorisées au regard des croyances catholiques dominantes. Comme Max Weber (1905, 1964) l’a montré, le protestantisme, en dénonçant le religieux trop humain et même corrompu de l’Eglise catholique, conduisait à reconnaître aux activités profanes une dignité sacrée qui leur était jusqu’alors refusée. Pour les protestants, l’acteur économique, à travers le sérieux de son travail, de ses investissements, de ses prises de risque, de ses pertes ou de ses gains, est tout aussi, voire plus respectable, qu’un prêtre catholique corrompu. L’économie est désormais digne d’être sacrée comme toute activité effectuée dans le respect de Dieu et sous son regard.
En fait, depuis longtemps, par exemple avec les Phéniciens, l’expansion du commerce, en particulier maritime, a toujours dépassé les limites des sociétés impériales inscrites dans leurs territoires conquis. On comprend que l’historien Fernand Braudel ait pu parler d’économie-monde dès les premières autonomisations importantes du secteur de l’économie. Chaque étape de ce développement porte seulement le nom d’une ville célèbre : Bruges, Venise, Anvers, Gênes. Sa richesse repose sur le monde économique et informationnel dont elle est la tête : C’est à chaque fois un grand port qui joue un rôle médiateur avec d’autres pays au-delà des mers. S’y concentrent les activités matérielles comme les plus spirituelles : urbanisme, architecture, musique et peinture, littérature et philosophie.
Avec Amsterdam et Londres, on a des pays déjà constitués : les Pays-Bas, l’Angleterre puis la Grande-Bretagne qui émergent comme nations marchandes : nouveau modèle de société dans le monde des royaumes et des empires. En effet, une mutation fondamentale est en train de s’opérer dans la forme même des sociétés. Les acteurs de l’information offrent aux acteurs de l’économie les connaissances scientifiques et les moyens techniques nécessaires pour développer le commerce maritime et le machinisme technique indispensable à la production industrielle et à son renouvellement.
Ces sociétés marchandes inventent de nouveaux produits et conquièrent de nouveaux marchés. Elles imposent la pensée d’un progrès sans fin, pouvant même théoriquement conduire à la production d’un véritable « paradis sur terre ».
C’est dans ce contexte que Marx choisit l’économie comme matrice décisive de la genèse conflictuelle des stratégies, des institutions, des idéologies. Avec les précédents primats du religieux et du politique, c’est la troisième fois qu’un secteur d’activités apparaît plus décisif que les autres dans la genèse de l’histoire humaine. Désormais, de soumise qu’elle était au politique, l’économie se soumet le politique. Elle le manifeste dans l’apparition même de la nouvelle science qui s’intitule justement « l’économie politique ».


9/ Empires défiés : des nations marchandes à la mondialisation

9/ Empires défiés : des nations marchandes à la mondialisation
Sur ces bases productivistes, les nations marchandes vont défier les royaumes et les empires qui tentent de s’approprier aussi les atouts de l’information et de l’économie. Certes, la nation moderne ne pouvait pas pleinement émerger tant que subsistait la forme politique royale-impériale. Il fallait que cette forme puisse être mise en cause profondément. Cela se produisit à plusieurs reprises avec les révolutions anglaise, française, américaine et russe.
La Grande-Bretagne fut éprouvé par deux guerres civiles Cromwell vainqueur, le roi Charles 1er, condamné par un Parlement réduit, est exécuté (1649). Dans des contextes royaux changeant, le Parlement s’impose de plus en plus à partir de la déclaration des droits (1689). En France, c’est aussi sur la base du « sacrilège » de l’exécution de Louis XVI, que se succèdent empires, royautés restaurées avant que ne s’impose la Troisième République. En Russie, Nicolas II et sa famille sont exécutés en 1918.
Royaumes et empires se maintiennent dans le sud et le centre de l’Europe. La compétition conduit à la Première Guerre mondiale que gagnent les nations marchandes. Les royaumes et empires tentent de rebondir au travers de formes politiques diversement perverties : fascismes, nazisme, stalinisme.
De nouveau vaincus, lors de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs d’entre eux adoptent la forme de la nation marchande démocratique : Japon, Allemagne, Italie et plus tard Espagne. Par contre, deux grand pays ayant contribué à la victoire, la Russie et la Chine, gardent une structure impériale tout en se réclamant de l’idéologie communiste.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, une concurrence économique exacerbée se développe entre les nations, anciennes ou nouvelles, et s’étend au plan mondial. Dès lors, le national perd une part du sacré qu’il avait conquis, le sacré requiert l’accès à la dimension mondiale.
La preuve, en quelque sorte, allait en être faite avec les impossibles enfermements de l’U.R.S.S. et de la Chine, la première implosant, la seconde évoluant. Toute société singulière, aujourd’hui, est affrontée à ce défi du mondial.


IV/ S’éduquer à la complexité des adaptations humaines



10/ Problématiques adaptatives et inventions culturelles

10/ Problématiques adaptatives et inventions culturelles La relation à l’autre et à sa culture tombe constamment dans deux erreurs : ne pas voir les différences culturelles, ne voir que les différences culturelles. Soit, « tous les hommes sont des hommes !» ; soit, « les étrangers seront toujours des étrangers !». Parfois, on veut corriger en particularisant ou en singularisant. Ainsi, en Allemagne, on distinguera Bavarois, Saxons, Rhénans ; et en France, Bretons et Corses, Marseillais et Parisiens. Judicieux correctifs mais qui ne font que multiplier les différences. Or, la plus petite différence peut toujours être subjectivement grossie autant qu’on veut.
Nous devons prendre conscience de ce que les différences culturelles ne sont pas seulement des oppositions de personnes et de cultures. Elles renvoient à des problématiques adaptatives communes qui relèvent du « sol » même de l’expérience humaine générale.
Les pôles directionnels de chaque problématique doivent être pensés, reconnus, éprouvés comme effectivement mis en oeuvre dans une multiplicité de cultures. Nous l’avons vu, c’est à partir de ces directions opposées que l’acteur humain, quel qu’il soit, doit composer une réponse adaptative à la situation unique qui est la sienne en ce lieu et à ce moment. Cela ne va pas sans tension, sans oscillation, sans recherche de régulation.
Ce qui fonde une problématique humaine générale, c’est que, loin d’être le produit des différences culturelles, c’est elle qui conditionne leur production. Sa généralité et son caractère logique préalable résultent de la structure et du fonctionnement de la relation complexe au monde, à soi et aux autres.
Etudions en détails deux d’entre elles hautement significatives.

a/ « Ouverture – fermeture »
La problématique de la régulation entre ouverture et fermeture est déjà fondamentale au plan biologique. Elle est évidente anatomiquement et physiologiquement avec la fermeture-ouverture de chaque organe des sens. Elle est plus cachée avec le génome, lieu de l’identité biologique qui bénéficie de quatre protections : la peau de notre corps et les enveloppes successives des organes, des cellules et du noyau. La chirurgie des greffes nous a familiarisés avec la profonde et tenace fermeture du système immunitaire.
Cette régulation entre ouverture et fermeture s’exprime aussi dans la reproduction sexuée. Celle-ci n’est possible qu’entre individus d’une même espèce et, à l’intérieur de chaque espèce, elle ménage des périodes d’ouverture et de fermeture, entre mâles et femelles.
Au plan humain, on peut constater, qu’à l’échelle de la planète, il y a d’extrêmes variations dans la fermeture de l’habillement féminin.
Dans les relations humaines, le jeu de fermeture et d’ouverture se décline entre hostilité, incompatibilité, indifférence et sympathie, amitié, amour et intimité.
Dans la communication, la langue même, comme le précise Hagège, se construit avec un ensemble de consonnes et de voyelles ouvertes, fermées, mi-ouvertes, mi-fermées.
Dans la vie sociale, chacun peut être heureux de rentrer chez lui ou de participer à des fêtes. Dans l’architecture, les maisons respectent un jeu d’ouvertures et de fermetures tenant compte de l’air, de la lumière, de la chaleur, du voisinage.
Dans la religion, on alterne et on répartit les moments de rassemblement et ceux de retraite. On contrôle aussi l’alimentation en instaurant des périodes de jeûne.
Dans la vie des sociétés, fermeture et ouverture se traduisent par les frontières et les flux trans-frontières. Internet, à cet égard, a bouleversé nos habitudes. En Europe, l’espace Schengen a maintenant permis de supprimer les frontières entre une vingtaine de pays. Dans le monde, en économie, libre-échange et protectionnisme tentent plus ou moins de se composer.
On le voit les problématiques adaptatives ne doivent pas être pensées comme de pures réalités ou de pures conventions. Elles sont, mixtes, en tant que données-construites à partir de l’expérience humaine réfléchie sur sa longue durée.
b/ « Unité – diversité »
La problématique de la régulation entre unité et diversité est déjà évidente aux plans anatomique et physiologique avec les unifications du corps humain à partir de la colonne vertébrale et du contrôle cérébral. La diversité est bien représentée par les organes des sens et les membres.
Au plan de sa construction identitaire, personne n’ignore qu’il doit décider s’il concentre son activité ou s’il la distribue : avoir plus ou moins d’activités sportives, d’intérêts artistiques.
Dans les opérations quotidiennes, le psychosociologue américain E.T. Hall a bien montré que l’acteur pouvait centrer son attention sur un point précis ou, au contraire, la répartir et l’articuler entre plusieurs pôles ensemble préoccupants.
Au plan sociologique, les tensions ont été constantes entre les volontés d’unification, de gouvernements centralisés, et les résistances des provinces, des périphéries, des marches d’empires.
c/ Autres exemples de problématiques
Avant d’agir, doit-on davantage s’informer, au risque de perdre l’opportunité, ou décider vite au risque de faire un mauvais choix ? Autrement dit : comment composer l’information, la décision et l’action ?
Dans la régulation de la communication, l’acteur ne doit-il pas être capable de multiplier soit les définitions, soit les allusions. Dans la riche diversité des situations réelles de communication, il lui faudra les composer au mieux de ses interlocuteurs qui, le plus souvent, ne seront ni tout à fait étrangers, ni tout à fait familiers.


11/ Réflexion historique et compréhension de la systémique adaptative humaine

11/ Réflexion historique et compréhension de la systémique adaptative humaine Les problématiques adaptatives générales sont à l’œuvre dans l’histoire sans que les humains en prennent conscience. Pour y parvenir, ils doivent relier dans le temps les opposés. Par exemple, ils doivent constater qu’après une période d’orientation vers la diversité (par exemple tribale ou, plus tard, régionale), un ensemble social peut se voir conduit à l’orientation opposée vers l’unité (par exemple royale ou, plus tard, nationale).
Selon les pays, les évolutions peuvent être inverses. Une Allemagne, très décentralisée, peut se mettre en quête d’unité (avec la Prusse, sans parler de la suite). Une France, très centralisée, peut tenter de se décentraliser en redonnant des compétences aux régions.
La sagesse populaire, en France, emploie l’image du retour du balancier. Image un peu rapide car, entre le moment où prime une orientation et le moment où prime l’orientation opposée, il peut y avoir un temps très long. On aura complètement oublié l’orientation passée au moment où domine l’orientation présente.
Il faut donc que l’on puisse faire le rapprochement entre les deux orientations pour prendre conscience clairement de leur opposition.
Ainsi, à la fin du dix-neuvième siècle, Ferdinand Tönnies (1887, 1977) publie Communauté et société. La communauté est la forme de composition sociale d’autrefois, la société celle d’aujourd’hui. C’est alors qu’il va remarquer que ce qui est situé dans le temps a aussi une signification hors du temps. Communauté et société sont deux dimensions irréductibles de tout grand ensemble humain. Max Weber (1964) reprendra lui-même ces données avec leur double signification, historique et systémique. Il dénoncera toutefois les deux risques d’évolutionnisme nostalgique et d’essentialisation furtive des réalités dans les notions (Laurent Fleury, 2001).
Autre exemple, plus près de nous, Louis Dumont (1977, 1979, 1991) distingue et situe dans le temps sociétés holistes et sociétés individualistes. Pour Vincent Descombes (1999), dans l’esprit de Dumont, ce sont aussi deux dimensions irréductibles de tout ensemble humain. Cette opposition générale, disons du collectif et de l’individuel, demande toujours une adaptation et celle trouvée, en un lieu et en un temps, ne sera jamais définitive.
Dans les deux exemples précédents, on voit bien qu’il y a une double référence. On aura d’abord le constat historique : l’opposition a connu, dans l’histoire, une certaine résolution culturelle, celle, par exemple de la communauté plutôt que de la société, celle de la société holiste plutôt qu’individualiste. Ensuite, toujours dans l’histoire, on a vu émerger des résolutions culturelles différentes sinon opposées.
C’est pourquoi, c’est seulement quand ils se mettent à écrire et à lire leurs histoires que les acteurs humains découvrent les systèmes adaptatifs qui s’y trouvent à l’œuvre, dans le court ou le long termes. L’intelligence humaine relie alors l’historique et le systémique. Elle constate que les cultures expriment des réponses différentes mais faites à de grandes questions de base qui sont les mêmes. La systémique adaptative devient consciente des problématiques, des oppositions, des antagonismes qu’individu, groupe, organisation, société doivent résoudre pour s’adapter.


12 / Problématiques adaptatives et constructions culturelles

12 / Problématiques adaptatives et constructions culturelles La construction et la compréhension des problématiques adaptatives sont décisives pour l’étude des genèses culturelles et interculturelles. Elles ont, en effet, l’exceptionnel mérite de conjoindre l’universel de l’espèce humaine et le relativisme des cultures. Elles y parviennent sur la base de la liberté adaptative qui fait que les réponses à une problématique sont déterminées par chaque situation et son contexte concret. En effet, s’il n’y a pas référence à cela, la liberté humaine manque l’adaptation. Ce qui, d’ailleurs, lui arrive. Si les acteurs humains peuvent ainsi varier leurs réponses pour s’adapter, ils peuvent comprendre que d’autres acteurs humains le font aussi. On est donc en présence de ce paradoxe. C’est précisément parce qu’ils sont semblables en tant qu’ils jouissent d’une liberté adaptative que les hommes sont différents parce qu’ils adaptent leurs réponses aux situations qui sont les leurs et qui changent.
En ce sens, l’interculturalité n’est pas seulement entre cultures, elle est paradoxalement, d’abord intraculturelle. Par ailleurs, si les problématiques adaptatives peuvent être à l’origine d’une multiplicité de réponses culturelles différentes, il faut comprendre que c’est en raison de leurs structures systémiques qui les rend plus complexes.
En effet, les problématiques ne doivent pas être assimilées à des dualismes schématiques et appauvrissants. Les dualismes ont été judicieusement critiqués : les dualismes métaphysiques par Derrida (1967) ; les dualismes de classe par Bourdieu (1992). Tout cela est acquis mais ne concerne pas les dialogiques.
D’abord, nombre de problématiques sont ternaires ; certaines déjà célèbres. Hegel pose la nécessité pour une pensée complète d’associer « Particulier, général, singulier ». L’analytique des genèses culturelles et interculturelles n’a pu être construite que sur cette base.
Dans le domaine des signes, Peirce (1978) fait jouer trois orientations : « icône, indice, symbole ». Lacan développe successivement trois façons de relier « réel, imaginaire, symbolique ». D-R. Dufour (1990) met en évidence opposition et relation des trois logiques «unaire, binaire, ternaire ». pour Morin (1977, 2001) fondateur de la dialogique, les relations, au sein d’un système, sont complémentaires, concurrentes, antagonistes. Ce processus ternaire traverse toute opposition duelle. Ainsi, par exemple, unité et diversité formant système sont deux orientations irréductibles l’une à l’autre, donc antagonistes. L’unité ou la diversité, politique ou religieuse, peuvent chacune prétendre que c’est elle qui résoudra les difficultés : elles sont donc concurrentes. Enfin, certaines situations peuvent exiger que l’on emprunte à l’une et à l’autre en diverses proportions : les orientations opposées sont alors complémentaires.
D’un autre point de vue, toute problématique, bien qu’elle se présente comme binaire, est en fait ternaire. Son troisième terme est le résultat mixte qui associe à taux variable les deux orientations opposées, par exemple, unité/diversité, etc. Pour Elie Bernard-Weil (1988), la problématique adaptative « ago-antagoniste » est même quaternaire car il ne faut pas oublier l’instance (l’acteur) qui juge de la situation et décide comment composer les deux orientations pour obtenir le résultat le mieux adapté.
On comprend ainsi que les problématiques, comme source des cultures, puisse être d’une incroyable souplesse adaptative. On comprend aussi que l’adaptation, se faisant à partir de réponses variables en fonction du changement des situations, les cultures comporteront, elles aussi, une grande diversité. Certes, une fois acquises, elles pourront se stabiliser, se rigidifier et manquer le réel. Si nécessaire, les problématiques adaptatives pourront et devront être alors reprises.
Il existe encore une raison supplémentaire de ne pas confondre problématique adaptative et dualisme, c’est que chaque dialogique n’est pas isolée, elle est en interaction avec nombre d’autres. Comment, par exemple, les dialogiques « ouverture / fermeture », « intérieur / extérieur », « stabilité/ mouvement », « unité / diversité », « autorité / liberté», « inégalité / égalité » pourraient-elles être sans relation ? Nous allons d’ailleurs voir qu’il n’en est rien à travers tels travaux magistraux de Jared Diamond (1997), (ci-après, 14).


13/ Sociétés entre unité et diversité ; communications entre implicite et explicite

13/ Sociétés entre unité et diversité ; communications entre implicite et explicite E.T. Hall a mis en évidence une problématique adaptative de toute communication. Le détail des informations doit être accru avec un étranger et diminué avec un familier. Je dois être explicite avec le premier et implicite avec le second. Dire les Allemands explicites et les Français implicites est caricatural. Un Allemand est nécessairement « implicite » avec sa famille du fait du large contexte partagé. Un Français qui informe un étranger n’y parvient que s’il est « explicite ». Chacun est d’abord un être humain qui doit adapter sa communication aux interlocuteurs différents. Certes, il existe des cultures de communication plus explicites ou plus implicites mais elles ne déterminent pas les conduites des personnes. Elles sont des biais historiques, statistiques qui ne peuvent résulter que de conduites massives répétées sur le très long terme. La question est alors : d’où viennent de telles conduites ?
a/ Un biais de communication « explicite » peut se produire si les ressortissants d’un pays sont mobiles et rencontrent plus souvent des interlocuteurs différents. Ces conditions seront réunies dans des pays qui privilégient politiquement la diversité. En 1648, dans le Saint-empire romain germanique, on trouve 350 sociétés différentes. D’où un morcellement en multiples sociétés avec chacune sa propre sub-culture. Quant à la mobilité, elle a une cause supplémentaire. La structure de la famille souche entraîne le départ des cadets à leur majorité. Quittant le foyer parental, ils doivent quitter aussi la prégnance de leur propre culture locale. Ils sont obligés d’être explicites à la rencontre des groupes de sub-cultures différentes. Sinon trouveraient-ils travail, logement, épouse ?
b/ Un biais de communication « implicite » peut se produire dans un pays unifié, centralisé, dans la mesure où s’y construit et s’y diffuse un contexte culturel commun. La France n’a cessé de produire son unification : gallo-romaine, catholique, royale, républicaine. Ainsi, s’est construit un certain contexte culturel commun facilitant l’émergence d’un biais de communication « implicite ». Non seulement unifié et centralisé mais encore s’isolant pendant deux siècles et demi, le Japon va construire une communication implicite encore plus développée.
c/ La plupart des pays sont dans des situations mixtes. Les Etats-Unis, avec la diversité des immigrations, la diversité de ses États et la forte mobilité des acteurs, maintiennent un biais de communication explicite. Il est toutefois tempéré par la conjonction entre l’unité politique du pays et son prestige mondial. Ces interculturations complexes, intenses, s’étendant sur le long terme sont, à coup sûr, la meilleure introduction à la compréhension de la résistance des cultures. Elles sont certes modifiables mais dans des conditions dignes de celles qui ont entraîné leur invention.


14/ Unité et diversité, autorité et liberté : Chine, Europe

14/ Unité et diversité, autorité et liberté : Chine, Europe La problématique « unité / diversité » est l’une de ces problématiques générales qui permet de traiter ensemble les genèses culturelles des personnes et celles des sociétés. Il en va de même de la problématique « autorité/ liberté ». Elle joue un rôle dans la famille - Le Play et Todd (1999) l’ont précisé - comme elle en joue un dans la politique. La conjonction de ces différentes problématiques permet de bien comprendre les genèses culturelles différentes de la Chine et de l’Europe. Plusieurs auteurs s’y sont consacrés : Gernet (1994), Needham (1973), Baechler (2002), Jullien (2007) et surtout Diamond. Sur ces bases, nous pourrons clarifier la façon dont une « supériorité » culturelle, plutôt chinoise au départ, va devenir européenne.
Avec l’Égypte, la Chine est l’une des premières sociétés à s’être constituée en Empire. Certes, à travers bien des aléas, elle a maintenu durablement son unité. De son côté, l’Empire romain ne dure qu’un demi millénaire, aucun autre Empire ne le remplaçant durablement. En dépit de cette « avance » chinoise, le différentiel culturel va se retourner en faveur de l’Europe. En effet, elle échappera à l’unification isolationniste du pouvoir impérial chinois. Dans le cadre de cet autoritarisme solitaire, un malheureux hasard porta au pouvoir, à deux reprises, des gouvernants plutôt rétrogrades. D’où deux replis majeurs dans l’exploration maritime et dans la technoscience. En 1368, l’État chinois interdit toute privatisation du commerce maritime. En 1433, peu après l’expulsion des Chinois du Vietnam, l’État chinois renonce aux grandes expéditions maritimes effectuées par l’amiral Cheng Huo sous l’empereur Yong Lo. Dans la recherche techno-scientifique, les premières horloges qui, comme nos premiers ordinateurs, étaient de grande taille, furent abandonnées à la rouille. En centrant la Chine sur elle-même et sur ses besoins immédiats, l’autoritarisme étatique remettait en cause l’avance civilisationnelle chinoise.
En Europe, la pluralité et la diversité des sociétés seront des atouts. Diamond l’indique à propos de Christophe Colomb. Celui-ci s’adresse à divers gouvernements royaux pour obtenir l’argent nécessaire à son expédition de découverte de la route occidentale des Indes. C’est là un projet sans urgence et dont la rentabilité prévue est nulle. Les refus pleuvent. C’est lors d’une seconde sollicitation auprès de la Cour d’Espagne que Colomb obtiendra un début d’accord.
Sa division, sa diversité, son morcellement en une pluralité de royaumes rivaux, allaient permettre à l’Europe d’accroître son potentiel et son développement culturels. Des initiatives, comme celle de Christophe Colomb, pouvaient être refusées ici ou là, elles gardaient une chance d’être acceptées ailleurs. De plus, quand une initiative réussissait dans un pays, tous les autres se l’appropriaient. Cumul de l’information et stimulation de l’économie se conjuguaient.
A cette comparaison Chine - Occident, ajoutons l’exemple du Japon, quand les Portugais y introduisirent des fusils. Ces armes furent d’abord prises en considération, améliorées et produites en quantité. Mais bientôt l’aristocratie des Samouraïs, dont le pouvoir reposait sur l’art du sabre, mirent tant d’obstacles légaux à cette production qu’ils réussirent à la faire disparaître.


VI/ S’éduquer à l’avenir humain



15/ Transductions, hybridations, crases, articulations, métissages

15/ Transductions, hybridations, crases, articulations, métissages Le présent texte a entrepris la construction d’une modélisation diachronique de l’interculturation factuelle, développée jusqu’au seuil de la situation actuelle. La construction de la modélisation synchronique a été sous-entendue plus qu’exposée. Elle devrait présenter les processus fondamentaux mixtes et dérivés, à l’œuvre dans l’interculturation factuelle. Enfin ultime objectif, comment peut s’opérer la prise en compte et en charge de l’interculturation factuelle par l’interculturation volontaire ?
Nous prions le lecteur de bien vouloir nous pardonner de traiter, maintenant, ces questions de façon allusive et même elliptique. Nous espérons non le décourager mais lui donner l’envie de poursuivre avec nous cette investigation là où nous l’avons conduit déjà un peu plus avant. D’abord, un mot de l’interculturation factuelle synchronique et des processus qui s’y montrent à l’œuvre. L’histoire, domaine des singularités, opère à travers de nombreuses « transductions». Cette notion est présente en cristallographie, en biologie et en psychologie génétiques. Mais un auteur, Gilbert Simondon (1989) l’a mise en évidence dans les sciences humaines. Elle a été reprise par René Lourau (1997). La transduction exprime le processus d’émergence d’une réalité singulière nouvelle a partir d’interactions contigues, continues , plus ou moins violente entre des réalités jusqu’ici plutôt séparées.
Nous avons vu se manifester les « transductions », tout au long de nos exemples historiques. Ainsi dans cette transduction fondamentale entre secteurs d’activité que nous avons nommée la captation du sacré (ci avant, 8).
Si la transduction est le processus général des relations entre singularités historiques, elle recouvre en fait bien des processus spécifiques. Deux sans doute mériteraient d’être présentés. Ce sont les « crases » et les « articulations ».
La crase est une notion fort ancienne utilisée par les Grecs en linguistique, de la phonétique (ta alla = talla) à la sémantique (la crase coagule plusieurs sens en un mot : un spectacle parisien « Les diablogues », coagule le traditionnel et le novateur : diable, dialogue et blog). Elle a aussi son emploi en biologie du sang, avec la crase sanguine. Elle apparaît aujourd’hui nécessaire pour définir les processus de mélange entre singularités opposées. Nous l’avons employée pour des configurations spécifiques telles que la « crase fasciste », la « crase nazie », la « crase Al qaida ». En tant que tel le processus de crase est neutre. Il désigne un alliage relativement forcé, positif ou négatif. Les sociétés mises au défit par la mondialité sont aujourd’hui dans la nécessité d’opérer une certaine crase du national et du mondial. Toutefois, un autre processus d’interculturation factuelle concurrence la crase : c’est « l’articulation ».
Dans la crase, les propriétés différentes des singularités sont mêlées, voire fusionnées. Dans l’articulation, elles restent distinctes et trouvent un mode d’association, producteur d’une totalité nouvelle. Les exemples d’articulation ne manquent pas dans l’histoire. Ils sont liés à des créations souvent novatrices comme furent celles de la République romaine, de la démocratie athénienne, ou du régime parlementaire britannique. Plusieurs auteurs ont clairement mis en évidence l’intérêt des articulations. L’un des plus connus étant Montesquieu dans L’esprit des lois.


16/ Les transductions inverses de l’Europe et des Etats-Unis (Kagan)

16/ Les transductions inverses de l’Europe et des Etats-Unis (Kagan) Ces références, trop brèves, auront cependant, l’avantage de nous permettre d’évoquer l’interculturation mondiale en cours.
L’Europe oscille entre d’une part, « articulation » et invention institutionnelle, d’autre part « crase » c’est à dire coagulation d’orientations opposées, par exemple crase « nationale-mondiale » du même type que celle des Etats-Unis. Elle pense ne pas avoir d’autre choix pour se constituer comme puissance. Toutefois, les situations multiculturelle liées aux immigrations conduisent à tenter aussi diverses « articulations » institutionnelles parfois incertaines et sur lesquelles les législations reviennent sans cesse telles que, en France, par exemple, la reconnaissance du droit d’asile politique, le port de signes distinctifs religieux ou le « regroupement familial ».
Le conservateur américain Robert Kagan (2003) a produit, peu après le 11 septembre 2001, une analyse des évolutions comparées des orientations culturelles profondes de l’Europe et des États-Unis. Bien qu’il n’emploie pas le terme, il montre comment se sont trouvées à l’œuvre deux transductions inverses entre les États-Unis et l’Europe. Au départ, l’atlantisme naît d’une claire communauté d’intérêts face aux menaces de « l’Est. ». Les États-Unis, sur pied de guerre, ne cessent de se fortifier. Par contre, l’Europe, ainsi protégée et qui voulait se détourner de son passé tragique, ne s’est pas militairement fortifiée. Désireux de tarir la source des violences d’hier, les Européens ont unifié leurs références sociétales; les anciens pays autoritaires sont devenus des démocraties. L’Europe choisissant un mode concerté de développement de ses nations reposant sur une condamnation implicite du recours à la guerre, était embarquée dans la nécessité d’articuler ou de « fondre » (crase) les pays qui la composaient. Pour une partie d’entre eux, cette optique pacifique est même devenue comme un modèle international.


17/ L’Europe : du réel au rêve (Rifkin)

17/ L’Europe : du réel au rêve (Rifkin)
L’analyse de cette transduction, typiquement européenne, faite par Kagan, permet de comprendre qu’un autre penseur américain, Jeremy Rifkin (2005) puisse présenter l’émergence d’un « rêve européen » qui « fait passer la diversité culturelle avant l’assimilation, la qualité de vie avant l’accumulation de richesses, le développement durable avant la croissance matérielle illimitée, l’épanouissement personnel avant le labeur acharné, les droits universels de l’homme et les droits de la nature avant les droits de propriété, et la coopération mondiale avant l’exercice unilatéral du pouvoir. » Rifkin s’interroge : « Et si l’Europe n’était pas seulement notre chance mais celle du monde entier? » Ce ne serait possible que si les Européens mettaient en œuvre un fantastique « travail » d’interculturation volontaire à travers de nouveaux ajustements des grands antagonismes : « unité / diversité, autorité / liberté, égalité / inégalité » fondateurs de la démocratie. Ou encore s’ils parvenait à poser comme une laïcité généralisée entre religion, politique, économie et information.
Les Européens pourraient contribuer à la genèse d’une culture nouvelle prenant en compte et en charge l’articulation la plus difficile : celle des quatre grandes formes de société (tribales, impériales, nationales, informationnelles-mondiales) qui divisent, encore la planète entière. Dans un contexte géopolitique défavorable (pétrole, eau !!) ces divisions trans-politiques risquent d’entraîner la production de catastrophes impensables aujourd’hui


18/ Etats-Unis et Monde. Crase américaine mondialiste et crase impériale ?

18/ Etats-Unis et Monde. Crase américaine mondialiste et crase impériale ?
C’est presque une vingtaine d’ouvrages qui, seulement en langue française, qualifient les États-Unis d’« empire ». Pour une analyse plus rigoureuse. il convient de se référer aux nouveaux outils que nous présentons dans divers ouvrages. En effet, nous avons clairement montré l’existence de plusieurs grandes formes sociétales qui se réalisent, des sociétés communautaires-tribales aux empires et aux nations-marchandes. Comment les États-Unis devenus la principale nation-marchande pourraient-ils être en même temps un Empire ? N’y a t-il pas là un abus de langage médiatique ? Ce n’est malheureusement pas si simple. Les États-Unis sont parvenus les premiers à la quatrième forme sociétale.. Ils se sont ainsi constitué comme lieu d’une puissance nouvelle davantage en mesure de se référer, en même temps, aux ressources culturelles, qu’elles soient informationnelles-mondiales, nationales-marchandes, voire même impériales. Les leçons de la première offensive libérale du début du XXe siècle s’étaient pourtant conclues par le New Deal. Les menaces fascistes et communistes avaient renforcé l’émergence des États-providence. Ces dangers passés, les dettes des États emprunteurs favorisèrent la vague néolibérale d’économie à dominante financière et la transnationalisation des entreprises. Telle est la nouvelle crase sociétale, nationale-mondialiste, inaugurée par les Etats-Unis, largement suivis par l’Europe. Il y a crase pour conjuguer les avantages d’être une nation-marchande et ceux d’être une société informationnelle-mondiale. La rivalité s’effectue, par exemple, sur ce point où chacun peut accuser l’autre de protectionnisme et se vanter de son libre-échange. L’OMC a oscillé et mis un certain temps à condamner les États-Unis sur leur détaxation fiscale d’entreprises exportatrices.
Ce n’est pas parce que la forme sociétale d’économie informationnelle-mondialisée l’emporte sur certains points qu’elle est en tout supérieure. La mise en cause des souverainetés populaires et celle des États ont pour corollaire la disqualification de ces derniers comme monopole de la violence organisée. Cela entraîne certaines conséquences qui sont de véritables boomerangs. Ben Saïd (2001) le souligne : « Comment une circulation sans frontières des capitaux et des marchandises pourrait-elle aller sans une circulation sans frontières de la violence, sans une dissémination de ses acteurs non étatiques ? Comment la privatisation généralisée de la production, des services, de l’information, du droit du vivant, du savoir, de l’espace, pourrait-elle ne pas aboutir à une privatisation de l’exercice de la violence, d’autant que les techniques de l’armement s’y prêtent ? » Éric de la Maisonneuve et Jean Guellec (2001) soulignent aussi les boomerangs de la liberté concurrentielle et des réseaux qui « contredisent les hiérarchies, contournent les structures, s’affranchissent des réglementations. La libéralisation du système ne peut s’accroître à ce point sans mettre en jeu sa sécurité ». Boomerang encore du militaire high tech. Certes, cet appareil surpuissant « n’a pas d’ennemis à sa mesure mais il a obligé ses adversaires à prendre sa mesure et à se placer sur d’autres terrains. »
Dans ces conditions, la crase commencée peut s’approfondir et s’étendre constituant ainsi les États-Unis comme une « nation-marchande mondialisée », en position d’être impériale. Cependant, pour qu’ils puissent y parvenir complètement, il faudrait que l’exercice démocratique soit détourné. Des auteurs ont diagnostiqué récemment diverses démarches allant dans ce sens. C’est ainsi que Kagan rappelle que les Américains se réfèrent à leur nation comme ayant un destin manifeste : « Pour les premières générations d’Américains, la promesse de la grandeur nationale n’était pas simplement un espoir réconfortant, elle faisait partie intégrante de l’identité du pays et était inextricablement liée à son idéologie…les États-Unis devaient devenir une grande puissance, peut-être la plus grande de toutes, parce que les principes et les idéaux sur lesquels ils étaient fondés étaient incontestablement les meilleurs… C’est pourquoi il a toujours été si facile pour tant d’Américains de croire, comme beaucoup le font encore aujourd’hui, qu’en servant leurs propres intérêts, ils servent les intérêts de l’humanité. Comme l’a déclaré Benjamin Franklin cité par Edward Handler (1964) : « La cause [de l’Amérique] est la cause de toute l’humanité ».
Un autre auteur, Jacques Sapir (2003) tente de nous donner une représentation claire des contraires réunis dans la crase américaine. Il forge, pour la nommer, un véritable oxymore : « l’isolationnisme interventionniste, providentialiste ».
On le sait, l’isolationnisme et l’interventionnisme représentent bien, depuis longtemps, deux orientations opposées de la politique américaine. Normalement, elles sont incompatibles. Pourtant, la destinée manifeste des États-Unis, les volontés divines peuvent être en mesure de les conjoindre. Il faut reconnaître à l’analyse de Jacques Sapir qu’elle est bien proche des réalités récentes. En effet, au cours de celles-ci, on a vu les États-Unis intervenir, en Irak, au cœur même d’un isolationnisme non seulement accepté mais encore affiché. Aucun allié n’était véritablement indispensable. Les États-Unis pouvaient croire seuls à leur mission, et l’exécuter ! Sapir ne pense pas pour autant que les États-Unis sont déjà définitivement engagés dans une telle crase. Il pense que « la culture politique américaine » est écartelée entre des tensions qui aboutissent à « deux conceptions radicalement différentes de la démocratie. Dans la culture nostalgique de la faible densité, démocratie signifie la présence des trois libertés : de parole, de commerce et de religion. Elle se réduit au couple de la Bible et du fusil. Dans la culture de la densité, la démocratie est une construction sociale fondée sur des organisations collectives et sur leur capacité à donner forme, à travers le débat public et la sanction majoritaire, aux institutions comme aux politiques… L’isolationnisme interventionniste, providentialiste correspond à une tentative de prédominance de la première polarité. Il n’est pas l’aboutissement inéluctable de l’histoire américaine mais il traduit un mouvement profondément enraciné dans cette culture et dont les signes de radicalisation sont patents depuis l’époque de Ronald Reagan. »
Les États-Unis se sont certes un peu plus engagés dans une crase nationale-mondialiste. Les données culturelles que nous venons de rappeler fournissent la base. Certaines situations actuelles peuvent constituer des conditions supplémentaires. Il n’en reste pas moins qu’il est abusif, peu opératoire, et conceptuellement discutable, de considérer que leur forme sociétale est redevenue celle d’un empire. Ils utilisent des courants culturels impériaux. Ceux-ci font partie du patrimoine historique de l’humanité : rien d’étonnant à ce que, par moment, ils les mobilisent aussi.
Nous avons vu, précédemment, que les Européens avaient fait une évolution différente et que, dans ces conditions, il était peu probable qu’ils puissent accompagner les États-Unis dans une crase impériale. Il faudrait des conditions extrêmes, au plan mondial, comme pourrait l’être, un affrontement international bien plus étendu que celui actuellement limité au Moyen-Orient. Toutefois, le problème n’est pas dépourvu de sens pour l’avenir. Sans doute même, cet avenir est-il déjà en question dans le relatif conflit actuel des politiques européenne et américaine.


19./ Conclusion. S’éduquer à la menace persistance de l’inhumain

19./ Conclusion : S’éduquer à la menace persistance de l’inhumain
Il ne nous est pas possible de développer davantage ici des points aussi complexes. Toutefois, ces analyses sont à poursuivre, sans préjugé positif ou négatif, sur les Etats-Unis, l’Europe et le Monde. Singulièrement en ce qui concerne la dynamique conflictuelle et d’arrangement des grandes activités humaines. Aujourd’hui, domine une certaine conception de l’économie marchande mondialement concurrentielle qui met en cause les autres secteurs d’activité religieux, politique, informationnel. .
Analyser ainsi nos devenirs devrait pouvoir constituer demain notre nouvelle culture de prudence, d’anticipation, d’invention de relations humaines différentes. Il faudrait passer par une nouvelle éducation à cette humanité planétaire. Nous avons aussi les moyens de donner aux jeunes d’aujourd’hui l’envie d’y participer d’eux-mêmes. Manquer cela risque bien de nous laisser aux prises avec le pire.


20./ Bibliographie

20./ Bibliographie
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