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Langages et réalités dans les crises politiques des sociétés
Séparation et réunion : oxymore, crase, régulation et articulation

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1./ Quand la vie politique française rencontre l’oxymore

1./ Quand la vie politique française rencontre l’oxymore
Le mot oxymore s’est même glissé le vendredi soir 5 septembre, dans l’émission « Ce soir (ou jamais) » présentée par Frédéric Taddéï accompagné de Jacques Attali, Marcel Gauchet et quelques autres habitués de la vie médiatique. Nombre de députés et même certains ministres critiquent ouvertement la ligne du gouvernement. Les médias reprennent sans cesse la question : les députés socialistes frondeurs peuvent-ils être à la fois dans la majorité et hors d’elle ? Et comment situer les ministres « écologiques » ou/et ceux récusant l’orientation « sociale-libérale ». ? Peut-on dans une majorité socialiste, dans un gouvernement socialiste être en même temps dehors et dedans ? Les médias remâchent ce statut du « dedans/dehors ».
Le jeudi 4 septembre 2014, Valérie Trierweiler sort son livre « Merci pour ce moment ». Elle surenchérit (c’est le mot !), apportant sa touche confidentielle contre François. Le président socialiste mais normal d’une République exemplaire n’aime pas les pauvres. Les médias de nouveau spéculent fort. Les domaines public et privé, en France, sont séparés mais dans cette affaire comment ne pas voir que le privé est tout autant public ? Alors : « social-libéral », « dedans dehors », « normal-exemplaire », « public-privé », des oxymores il en pleut, des rouges et des bleus !
De bons exemples valant mieux qu’un long discours, on voit que le mot oxymore désigne une manière de parler (une figure de style) qui réunit les contraires habituellement séparés et opposés. Peut-être le choc « socialisme / libéralisme » les appelle-t-il ? Dans son livre La philosophie féroce, sous-titré Essais anarchistes, Michel Onfray (2004 :93-94) précède de dix ans la fronde de 2014, avec un court texte intitulé « Carpe socialiste, lapin libéral ». Il ironise sur ce mariage de la carpe et du lapin. Le « socialisme libéral » définit pour lui une pure « chimère ». C’est « un oxymore, une carpe clonée avec un lapin, ni chair ni poisson, à l’aise ni dans l’eau ni sur terre. ».


2./ L’homme oxymore : de Jospin à Hollande

2./ L’homme oxymore : de Jospin à Hollande
Le même Michel Onfray (2006 : 17-19) persiste. Dans Traces de feux furieux. La Philosophie féroce II, il remonte le temps vers avril 2002. A la fin du quinquennat, le Premier ministre Lionel Jospin, en cohabitation avec le Président Chirac, se présente contre lui à l’élection présidentielle. Après son éviction dès le premier tour, Jospin annonce son retrait de la vie politique mais y participe quand même. Onfray pointe alors trois oxymores en un seul homme : « absent très présent, silencieux qui parle, retraité très actif. Et le baptise « l’oxymore vivant ».
Aujourd’hui, c’est François Hollande qui pour les médias tient le rôle. Déjà, comme premier personnage de l’Etat peut-il, sans frôler l’oxymore, se dire un « Président normal » ? Les médias ne cessent de clamer que 13% d’opinions favorables dans les sondages, ça n’est pas « normal », c’est exceptionnel, ça ne s’est jamais vu pour aucun Président de la République.! Aussitôt un nouvel oxymore médiatique fleurit. Le Président est il légitime ? Deux perspectives s’opposent. L’une sépare et distingue l’élection institutionnelle publique et les sondages « privés » : dans ces conditions, le Président est toujours légitime. La seconde perspective réunit un maximum de faits tous confondus et allant dans un sens contraire au résultat électoral de 2012. La dissolution seule ne suffirait même pas ! » le Président est illégitime. Vu ainsi, le Président est en même temps légitime pour les uns (mais pour combien de temps ?), illégitime pour les autres (mais jusqu’où ?). A l’émission télévisuelle précitée, Jacques Attali trouvait la situation prérévolutionnaire. Alors, côté oxymore, le Président est à la fois normal et anormal, légitime et illégitime. Et ses adversaires (à gauche !) dénoncent aussi en lui « l’ennemi-ami » de la finance.
Toujours le 4 septembre, à l’affaire Trierweiler s’ajoute soudain l’affaire Thévenoud, secrétaire d’Etat délégué au commerce extérieur de la France, célèbre par sa formule « Nous ne sommes pas tous des Cahuzac » et par son zèle au service de « la République exemplaire ». Neuf jours après sa nomination il doit démissionner du gouvernement. Le ministre exemplaire n’est même pas en règle avec le fisc. La politique est exemplaire et ne l’est pas. La République est exemplaire et ne l’est pas. C’est devenu la vie quotidienne de nos démocraties au 21e siècle. « Je t’aime, moi non plus ! » disait Gainsbourg, cet autre frondeur né l’oxymore à l’esprit.


3./ L’oxymore, figure d’« assimilation » des contraires, est ancien et partout

3./ L’oxymore, figure d’« assimilation » des contraires, est ancien et partout
L’oxymore a une longue vie derrière lui. Religion, philosophie, arts et lettres, sciences humaines et même dures l’emploient. En Grèce, il a pris la forme de la coexistence entre les dieux comme Nietzche l’a souligné avec Apollon la mesure et Dionysos la démesure, l’ordre et le chaos. Un seul et même dieu peut associer en lui des contraires tel le bien connu « Janus bi-frons » conjuguant deux visages opposés comme triste et joyeux. Montaigne parle de l’homme comme étant simultanément « grand et misérable ». Kant a souligné « l’insociable sociabilité » des hommes. Le philosophe allemand Leibniz a présenté le réel comme « unitas, multiplex », « l’un multiple ».
En économie, Schumpeter est célèbre pour son oxymore « la destruction créatrice ». Mais, les délocalisations montrent qu’il n’y a pas seulement une destruction positive par sa dimension créatrice, il y a aussi une destruction négative inhumaine faute de régulations et d’articulations. Le « Prix Nobel d’économie » Amartya Sen l’a montré à propos de telle famine en Inde. Même les sciences dures, si strictes sur les définitions, ont eu leur chemin de Damas avec la physique quantique et son oxymore associant « onde et corpuscule », « continu et discontinu ».
Du côté des écrivains la récolte est prodigieuse. La Fontaine décrit : « Elle se hâte avec lenteur » ; Boileau prescrit : « Hâtez-vous lentement ». L’oxymore le plus connu est chez Pierre Corneille : « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ». Ensuite, il y a concurrence entre Baudelaire : « le soleil noir », Gérard de Nerval : « le soleil noir de la mélancolie », Victor Hugo : « Cet affreux soleil noir».
Autres exemples : selon Mme de Sévigné, « l’éloignement rapproche ». Selon Cocteau : « Le silence défile musique en tête. Citons en vrac : « Un beau jeune vieillard » (Molière), « Une belle figure laide » (Daudet), « l’avare magnificence (Rousseau), « cette petite grande âme Hugo), « les splendeurs invisibles » (Rimbaud) « la sublime horreur » (Balzac).
Ou encore : « le silence assourdissant » (Camus), « les pas de l’immobilité (Blanchot), « la sérénité crispée » (René Char), « le merveilleux malheur (Cyrulnik). A l’étranger, de même chez le poète italien U. Saba : « la sobria ebrietas » (la sobre ébriété), la « serena disperazione » (la sereine désespérée). Enfin, dans la simple conversation, en plus des derniers oxymores de la vie politique évoqués, chacun se rappelle du « faux vrai passeport » et a entendu : « douce violence, mort vivant, oublieuse mémoire, nouveau classique, etc.»


4./ Christian Méheust : la « politique de l’oxymore » du néolibéralisme

4./ Christian Méheust : la « politique de l’oxymore » du néolibéralisme
Revenons à notre actualité. Les Editions « Oxymore », naquirent à Montpellier en 1999, publièrent une cinquantaine d’ouvrages et disparurent en 2006. Etaient-elles trop en avance ? Ces dernières années, plusieurs livres prirent le terme comme titre. Ainsi, un recueil de poésies de Jalila Hadjji et un livre de Marc Petit et Nino présentant des sculptures. En 2011, J-L. Chiflet intitule son Dictionnaire inattendu de la langue française, Oxymore, mon amour ! Auparavant, en 2009, la relation entre oxymore et politique était clairement affichée par Christian Méheust avec La politique de l’Oxymore. Il reconnait à l’oxymore une fonction positive comme dans son usage surréaliste. Il rappelle « le poisson soluble », oxymore par lequel dit-il « Breton visait à nous déconditionner en court-circuitant nos associations habituelles ». Davantage, il se réfère à Gilbert Durand pour reconnaître avec lui que la prise en compte des opposés est créatrice quand elle oblige à produire « la cohérence des antagonismes ».
Cependant, il veut aussi mettre en évidence un maniement pervers de l’oxymore tel qu’il l’observe dans l’actuelle culture dominante du néolibéralisme. Pour qu’il n’y ait pas d’erreur il sous-titre son ouvrage : « Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde ». Le processus consiste à ériger l’oxymore en moyen de brouiller la vision et de décourager l’action. Par exemple, nous pouvons être légitimement plutôt pour la sécurité qui n’est pas sans raideur, ou plutôt pour la souplesse au risque de l’incertitude. Inutile conflit entre ces orientations opposées, grâce au fameux oxymore de la « flexisécurité ». S’il s’agissait effectivement d’inventer une vraie « cohérence antagoniste» à la Gilbert Durand, pourquoi pas ? Or, au contraire, ce dont il s’agit c’est d’afficher une solution mixte aux allures de miracle adaptatif (comme dans la Pub) pour se garder les mains libres de faire ce qui vous arrange sans que cela puisse se voir clairement. Christine Lagarde sait tout cela. Des crases économiques, elle en fabrique même. Par exemple la « rilance » ! Quelle belle crase de la rigueur et de la relance. Comme ça la relance qui n’existe pas cache la rigueur qui est pour vous. C’était bien tenté !
Méheust donne nombre d’exemples dans lesquels l’oxymore est même caché. Ainsi, la « vidéo-protection » est en principe l’emploi de la vidéo pour vous protéger. Mais elle peut vous protéger et, en même temps, ne vous protège pas puisqu’elle vous surveille et peut se retourner contre vous. Qu’importe, direz-vous « je n’ai rien à me reprocher ». C’est faux ! Car vous ne savez pas comment celui qui prend votre image pourra décider de son interprétation. « Offre d’emploi raisonnable » : on vous l’offre ou non cet emploi ? Eh bien on fait l’un ou l’autre selon une raison qui a toute chance de n’être pas la vôtre !
« Marché civilisationnel » : à quoi bon le dire si la civilisation, c’est le marché ! Mais comme peut-être pour vous ce n’est pas sûr, on l’affiche pour vous en persuader! Durer, c’est continuer ce qui est, alors que développer c’est aussi le faire devenir autre. Qu’importe on fera tenir ensemble le même et l’autre : on aura le « développement durable », « la financiarisation durable ». Méheust cite encore un petit chef d’œuvre : la « décélération de la décroissance », au cas où vous pourriez croire que le néolibéralisme est contre la décroissance. Pas du tout, il peut même la décélérer. Et pour finir, on entend répéter à l’envi que l’économie ne relève pas de la morale mais comment peut-on poser alors cet oxymore : « la moralisation du capitalisme ». Vous êtes libres de voir le réel à travers vos rêves !


5./ Quand l’oxymore trouve sa « crase » !

5./ Quand l’oxymore trouve sa « crase » !
Le terme oxymore n’est pas un jeu de langage gratuit. Il est impératif d’abandonner des attitudes d’hostilité ou de fascination et de sidération induites par les oxymores. Il faut plutôt les situer dans le vaste processus de la difficile adaptation humaine. En fait, l’oxymore pointe un problème général, profond, quasi-insondable de l’univers humain et de l’univers tout court : comment les opposés peuvent-il subsister ensemble voire même peut-être s’assimiler, fusionner ? La question se pose dans tous les domaines y compris non-humains mais aussi à tous les niveaux de l’adaptation humaine, individuelle et collective.
Nous pouvons faire un pas en ce sens en analysant une variante décisive de l’oxymore qu’il convient de nommer « la crase ». Elle est comme lui connue au plan langagier mais tout aussi méconnue dans sa correspondance au plan du réel : social et sociétal. On les confond d’ailleurs. Pourtant elle a une caractéristique précieuse. Elle laisse voir dans la collusion des opposés comment chaque opposé est entamé (comme en partie écrasé) pour tenir mieux avec l’autre. Avant de poser les problèmes de fond, voici quelques crases sémantiques, idéologiques, stratégiques, rares ou courantes
Ainsi, l’Allemagne et la France doivent s’entendre en Europe. Le couple franco-allemand est constamment sollicité. Il affronte mainte difficulté. La crase – sémantique et morphologique - va faire comme si l’alliance et quasiment la fusion étaient déjà réalisées. Merkel et Sarkozy ne font plus qu’un seul être unifié nommé « Merkozy » (Demorgon, RP.). A l’arrivée de Hollande, les journalistes ont tenté « Merkhollande » qui n’a pas tenu. Ensuite, face à la crise de la dette des Etats, d’autres journalistes - soucieux d’assimiler la France et la Grèce de Papandréou - vont risquer la crase : Hollandréou, qui ne tiendra pas non plus.
Plus sérieux : dans la mondialisation, les Etats restent divisés mais sont de plus en plus contraints à faire ensemble. Le langage de la crase accompagne bien ce réel. En vrac, citons : la FrançAfrique, la Chinamérique ; des chercheurs américains humoristes ont préféré la Chimérique. J.-J. Boillot et S. Dembinski (2013) intitule leur récent livre Chinindiafrique. Le phénomène dépasse l’actualité, citons seulement à cet égard une belle crase utopique : la « catholaïcité » française. La crase n’est pas réservée aux grands problèmes, elle est dans notre vie courante. Vous connaissez bien le vélib et l’autolib. Sur les chantiers s’affiche la société Locabane. Et l’informatique s’y est mise avec les adresses « mail » comme Profadom. Et bien entendu les raccourcis saisissants des « sms » : la déclaration d’amour en trois lettres « JTM « . et, « à demain » en quatre signes : « @2M1 ». Quant au journalisme, il peut viser l’humour comme dans « météorage » ou se montrer très sophistiqué avec le « romenquête de BHL ». Enfin, aujourd’hui les langues sont en crase. L’anglais avec l’Hindi en Inde devient « l’hinglish » ; à Wallstreet, il devient le Wallsglish. Et, à la frontiére du Brésil et de l’Argentine vous parlez « portu(g)nol ».


6./ La crase comme seuil critique dans la contrainte à l’union

6./ La crase comme seuil critique dans la contrainte à l’union
Christian Méheust recherche l’existence d’une culture de l’oxymore pervers en deçà du présent que nous vivons. Il trouve un oxymore historique de première grandeur : « national-socialisme ». En fait, une « crase » comme en témoigne le terme « écrasé » de nazisme. Irvin Yalom (2012 : 290) décrit fort bien cet oxymore de crase dans son roman Le Problème Spinoza. Il imagine un dialogue dans ces années trente du 20e siècle : « - Si j’ai bien compris, votre nom est maintenant « Le Parti national-socialiste des travailleurs allemands ?» - « Oui » - « Pourquoi un nom si emberlificoté et qui prête à confusion ? « National » implique l’idée de droite ; « socialiste », de gauche ; travailleur, de gauche, et allemand, de droite ! Ce n’est pas possible ! Comment votre parti peut-il être tout cela ? » - « C’est précisément ce que veut Hitler, être tout pour tous, à l’exception des Juifs et des bolcheviques évidemment ».
En fait, la « crase », au plan linguistique, est fort ancienne : « crasis » en grec. Sa pratique morphologique est banale mais souvent oubliée : l’article "des" est la crase de l’expression "de les". Le terme de crase trouve aussi ensuite une signification biologique avec la crase sanguine. Le sang, normalement fluide, peut se changer en son contraire : en cas de blessure, il coagule. Mais, retour au langage ! La crase la plus fréquente et la plus connue est sémantique. Elle va faire tenir ensemble, en les forçant au besoin, des réalités conceptuelles toujours d’ordinaire incompatibles. Joël de Rosnay (1975) pose ensemble « coopération » et « compétition » et forge « coopétition ».
La crase concerne tout autant l’opposition des formes de sociétés. La forme antérieure se définit localement par un territoire et ses frontières. La forme nouvelle se définit globalement par des flux transfrontières de biens et de personnes : elle est mondiale. Il y a conjonction des opposés entre la nation politique et la mondialisation économique. Local et global seront réunis dans le mot crase « Glocal ». Les deux termes s’associent en s’écrasant chacun partiellement. Déjà dans « nazisme », on ne reconnaît qu’avec peine les deux mots d’origine. Echo du réel, car nationalisme et socialisme vont perdre leur essence d’origine dans la crase nazie réelle.
Oxymores et crases énoncent au plan du langage la nécessité et la difficulté d’une solution associant les opposés. Ils ne l’imaginent que dans la production d’une crase réelle dont l’obtention la plus facile repose sur la magie émotionnelle. Celle-ci peut conjuguer rituels (un salut !), symboles visuels (une figure géométrique !) et slogans (il n’en manque pas !). En effet, en général, au moment où cette crase, à la fois langagière et réelle, se met en place, c’est aussi parce que nulle autre méthode opératoire bien définie et articulée n’est disponible. De là, ce si fréquent recours à l’homme providentiel, charismatique, seul crédité de la puissance de réaliser le supposé souhaitable. Mais comment ?
Résoudre les oppositions sociales qui divisent une société demande un miracle d’émotion et d’intelligence. Souvent, beaucoup pensent que ce miracle n’est empêché que par des ennemis externes ou internes, ou même qui sont l’un et l’autre, ce qui aggrave leur cas. Les Juifs, ou les immigrés ont été, sont, ou peuvent, hélas ! devenir des surfaces de projection pour ce rôle.
Le forçage à l’union est contraint d’opérer une mutilation des parties prenantes, ensemble membres de la même nation. Cette mutilation se cache en exhibant la mutilation projetée sur un ennemi ou des ennemis que l’on construit communs. Le terme « nazisme », crase linguistique (sémantique et morphologique) mutile ses deux termes originels : national et social. Le nazisme, crase réelle (sociale et sociétale) fait de même au plan des groupes sociaux. Les Juifs sont dénoncés alors que beaucoup, depuis des générations, font partie de la nation allemande. Le nazisme comme crase réelle deviendra mutilante jusqu’à l’horreur nationale et internationale la plus extrême.


7./ Fabrice Bouthillon : « L’oxymore » « Est, Ouest » résiste au dernier pari d’Hitler

7./ Fabrice Bouthillon : « L’oxymore » « Est, Ouest » résiste au dernier pari d’Hitler
Christian Méheust nous renvoie au petit livre étonnant dans lequel l’historien Fabrice Bouthillon (2007 : 45-46) analyse le testament politique rédigé par Hitler, la veille de son suicide. Sortilèges pour les siens et maléfices pour ses ennemis n’ont pas assuré la victoire. Hitler avait d’abord opéré une crase institutionnelle réunissant dans sa personne la fonction « représentative » de Président de l’Empire et la fonction exécutive de Chancelier. Il se sait maintenant disqualifié. Sa disparition est devenue un préalable irréductible pour toute évolution meilleure de l’avancée vers la paix entre Alliés vainqueurs et Allemagne vaincue. Et pourtant, en association à sa disparition, Hitler imagine pouvoir trouver encore l’occasion d’un retournement final. D’où ce testament politique où il remet en place les deux fonctions hier réunies en lui et pour lesquelles le choix des titulaires se révèle fort significatif.
Certes, la crase nazie a échoué au plan des composants sociaux allemands qu’elle voulait unir et auxquels elle voulait donner la victoire. Dès lors, la dissociation reprend son évidence de réalité. Les grandes oppositions sont toujours là avec leurs correspondances au plan des sociétés idéologiquement ennemies - l’URSS et les démocraties capitalistes - même si elles sont en l’occurrence alliées. Hitler s’imagine capable de produire un ultime retournement de chacun contre l’autre. Il nomme Chancelier Goebbels, connu pour son hostilité aux démocraties capitalistes et qui pourrait tenter de réassocier l’Allemagne et l’URSS. N’écartant pas un échec de Goebbels, Hitler nomme aussi le grand-amiral Dönitz, Président de l’Empire. Avec sa réputation d’aristocrate et de technicien, il pourrait tenter de « sauver » encore l’Allemagne en promettant d’appuyer les démocraties contre l’URSS. Mais - à ce moment historique précis – « l’oxymore » réel de l’alliance « Démocraties capitalistes, URSS » tiendra.
Ce fut là une alliance exceptionnelle pour un temps au moins. En contraste, citons en l’étendant un peu, la célèbre formule « anti-oxymore » de Rudyard Kipling : « L’Est est l’Est, et l’Ouest est l’Ouest, et jamais ils ne se rencontreront. »
Fabrice Bouthillon (2007 : 37) voit parfaitement la situation généralisée de crise évolutive lourde dans laquelle se trouve l’Europe depuis la déstabilisation due à la Révolution Française, plus radicale que l’anglaise, même si, dans les deux cas, un roi y a laissé sa tête. Il souligne que la Première Guerre mondiale a fourni l’occasion d’inventer des liens nouveaux entre groupes sociaux (crases plus qu’articulations !). Comme aussi d’établir des ponts entre la constitution royale-impériale qui tient ensemble - quasi-religieusement - les peuples d’un même empire, et la nouvelle constitution des nations-marchandes à visée démocratique qui se propose de les tenir ensemble associés par des intérêts partagés. Tout cela se jouait difficilement, de façon laborieuse à l’intérieur de chaque société. Tous les processus étaient, mais plus ou moins, sollicités. Oxymores, crases, régulations, articulations institutionnelles se concurrençaient, ralentissant, empêchant l’invention politique nécessaire. En externe, la menace était celle de la remise en cause de chaque construction institutionnelle d’un pays par une défaite qui lui serait infligée dans une guerre. Victoire, défaite, constituant, comme autrefois, « le jugement de Dieu ». Bouthillon écrit : « au moment où s’achève le 19e siècle, pas plus en Allemagne qu’en France, ou nulle part ailleurs sur le continent, le conflit créé par la Révolution (de 1789) n’a trouvé sa solution définitive. Le sens politique de l’année 1914 fut de paraître lui en donner une, tant dans les capitales, au sein des Unions Sacrées, où fusionnèrent à Berlin comme à Paris les gouvernements et leurs oppositions – le socialisme acceptant l’Empire en Allemagne ; la Droite, la République en France ». Mais ensuite, chacun des Etats vaincus dans la première guerre mondiale ou dans une guerre civile révolutionnaire va verser dans le totalitarisme. « L’Italie, dans le fascisme, né de la rencontre du socialisme révolutionnaire et du nationalisme ; la Russie, dans le stalinisme, qui voulait le socialisme (international) dans un seul pays ; et l’Allemagne, évidemment, dans le nazisme ». La crase totalitaire tentait de conjurer l’éclatement qui pouvait alors menacer le pays. A défaut, évidemment que le pays ait déjà réussi une tentative plus affinée de régulation et d’articulation aux deux plans, intérieur et extérieur : tâche quasi-impossible !


8./ D’autres devenirs pour les oppositions : régulations et articulations

8./ D’autres devenirs pour les oppositions : régulations et articulations
Préoccupés de mieux découvrir oxymores et crases dans leurs expressions les plus marquées, nous risquons de perdre de vue le problème général. Ce problème concerne l’opposition entre d’une part les singularités séparées (des choses et des êtres) avec leurs différences et leurs différends et, d’autre part, des « communs » susceptibles de les réunir, de les associer quand même. Or, cette fabrique des communs doit prendre en compte les êtres humains en lien avec leurs milieux comme aussi entre eux : et cela sur un double plan : - des énergies affectives et - des opérations qui jouent ensemble dans l’organisation des existences individuelles et collectives.
Que les opposés, les contraires puissent et même doivent aussi être assimilables, c’est un formidable postulat dont nous ne voyons pas plus le bout que nous ne voyons celui de l’infinie dispersion de toutes les singularités irréductibles aussi les unes aux autres. On évitera donc de déduire de nos apports précédents trop rapides et impressionnistes que les oxymores et les crases sont de mauvaises ou de bonnes solutions. Ils peuvent être les deux et même l’être ensemble. Il suffirait pour approcher cette complexité ambiguë du réel de s’interroger par exemple sur l’une des plus étonnantes de nos crases sous-entendue dans les analyses historiques qui précèdent : la crase de la « Mère patrie ». Elle associe, elle conjoint « le masculin et le féminin des parents » (pères et mères) ainsi que les parents et les « enfants de la fratrie ». On est passé des « enfants du Bon Dieu » aux « enfants de la Patrie ». Pour le meilleur et pour le pire ! C’est qu’il faut comprendre l’histoire des sociétés comme une vibrante oscillation entre différents niveaux et différentes qualités de commun. Des tribus aux empires, les hommes ont fait très « large ». En un sens, les nations se sont resserrées sur des dimensions souvent plus modestes. Le choc des pays de régime politique différent va être inimaginable allant jusqu'à Stalingrad, Hiroshima, Nagasaki. Il n’est pas terminé comme en témoigne la crase terroriste qui détruisit le onze septembre 2001 le centre de l’économie la plus avancée.
L’autre problème, immense, que nous n’avons pas abordé est celui de l’existence d’autres ressources de traitement des différences, des différends et des communs possibles. Il s’agit des régulations et des articulations. La régulation est à l’horizon de la réflexion et de la pratique humaine depuis fort longtemps. François Jullien et J Kong (1993) ont remis en évidence le classique chinois de « La régulation à usage ordinaire » qui date du quatrième siècle avant JC. Ce bref ouvrage complète « Le classique du changement » célèbre pour ses multiples associations des contraires « Yin, Yang ». Plus près de nous, après le philosophe Stéphane Lupasco, le grand médecin et analyste Elie Bernard-Weil a montré à l’œuvre dans la nature physique, biologique, humaine, les multiples et subtiles régulations « ago-antagonistes ». Au lieu des crases, on a des « dosages » d’importance diverse entre deux opposés. Pas de vie sans ces réglages ! Qu’il suffise de penser à notre précieux trente-sept degrés de température corporelle qui s’est installé entre les deux infinis du chaud et du froid.
Les régulations sont aussi présentes dans la vie sociétale. Elles s’y conjuguent avec un autre visage de la réunion des contraires également indispensable dans la vie tout court : l’articulation (pensons à nos épaules, nos hanches, nos genoux!). On doit au grand penseur du Siècle des Lumières, Montesquieu, une claire distinction entre le régime despotique (il aurait pu dire la « crase » despotique) et les régimes constitutionnels. Il pose dans L’Esprit des Lois, l’existence de trois pouvoirs : celui de faire les lois, celui de gouverner selon les lois, celui de juger ceux qui ne les respectent pas. Législatif, exécutif et judiciaire peuvent relever d’acteurs différents ou bien être tous réunis dans la main d’un seul homme : crase despotique ! Les constitutions sont nécessaires pour l’éviter. On parle souvent de « loi de séparation des pouvoirs ». Il faut dire : de « séparation, régulation, articulation ». Toute constitution est une savante construction, statique et dynamique, qui doit conduire à cette « cohérence des antagonismes » permettant d’éviter de tomber dans le chaos ou le despotisme.
On a aussi usé de la notion de séparation dans une autre articulation célèbre, celle effectuée en France, en 1905, posant la séparation des Eglises et de l’Etat. En France, les Eglises et l’Etat ne sont pas à égalité; l’Etat a pris le pas car les Eglises ont jadis fait la preuve d’une incapacité à éviter les affrontements meurtriers destructeurs de la Paix civile. En fait, il faut, là aussi, généraliser et dire loi de « séparation-articulation » entre l’Etat et les Eglises; et il en existe plusieurs sortes selon les pays.
Les sociétés amélioreraient leurs évolutions internes et externes en développant l’art des régulations et articulations. Aujourd’hui, les malheurs causés par l’économie ne sont peut-être pas encore assez patents pour que la subordination du politique à l’économie (comme autrefois celle du politique au religieux) puisse être l’occasion d’inventer une régulation laïque. Mieux vaut y parvenir et « se prendre la tête » que se prendre à la gorge quand il sera trop tard ! Ce serait suivre la voie des régulations et articulations techniques. Le moteur à explosion ne détruit pas le véhicule, il le fait avancer. Quant aux extraordinaires cœurs artificiels réalisés en ce moment on imagine la somme de régulations et articulations qualifiées qui s’y trouvent à l’œuvre !


9./ Bibliographie

9./ Bibliographie
Bouthillon F. 200. Et le bunker était vide, Paris : Hermann.
Chiflet J-L., 2011. Oxymore, mon amour ! Chiflet & Cie
Demorgon J. 2016. L'homme antagoniste. Paris: Economica.
2015. Complexité des cultures et de l’interculturel. Contre les pensées uniques. Paris : Economica.
Demorgon J. 2010. Déjouer l’inhumain. Avec E. Morin, préf. : J. Cortès, Paris : Economica
Jullien Fr., Kong J. 1993. « Zhong Yong ». La régulation à usage ordinaire, La Document. fr.
Méheust Ch. 2009. La politique de l’oxymore, Paris : La Découverte
Onfray M. 2004. La philosophie féroce. Exercices anarchistes, Paris : Galilée
Onfray M. 2006. Traces de feux furieux. La philosophie féroce 2, Paris :Galilée
Yalom, I. 2012. Le Problème Spinoza (roman), Paris : Galaade Editions.



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Terminologie, traduction et interculturel
Une réciprocité de perspectives

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1/ Terminologie, traduction et interculturel : synchronie et diachronie

2/ Terminologie et construction antagoniste du langage

3/ La traduction et l’évolution des mots et des choses

4/ De certains ajustements culturels dans la mondialité

5/ L’interculturel tragique de l’histoire humaine

6/ L’interculturel génétique et ses antagonismes destructeurs et créateurs

7/ Culture et civilisation. Terminologie et traductions en temps et en lieux

8/ Etats-Unis : acculturation, melting-pot, multiculturalisme, Post-colonial Studies

9/ La France du transculturel républicain et la mondialisation migratoire

10/ Le cas des projets éducatifs des Offices de la Jeunesse

11/ La triade synchronique : « multiculturel, transculturel, interculturel »

12/ La triade « culturelle » et ses métaphores : métissage, hybridation, créolisation

Conclusion : L’intraduisible des « cultures en devenir » et la culture de l’intraduisible

Brève bibliographie

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Lecture par Jacques Demorgon de Maurice Mauviel, L’histoire du concept de culture. Le destin d’un mot et d’une idée. Paris, L’Harmattan, 2011.

Extrait de Synergies Monde Méditerranéen n°2, 2011, p. 275 à 285.

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V/ Note aux libraires

Jacques Demorgon
Rédacteur en Chef, Synergies Monde Méditerranéen, Gerflint

Maurice Mauviel, L’histoire du concept de culture. Le destin d’un mot et d’une idée. Paris, L’Harmattan, 2011. Extrait de Synergies Monde Méditerranéen n°2, 2011, p. 275 à 285.


« L’histoire du concept de culture » de Maurice Mauviel est un ouvrage fidèle à son titre. Il ne se contente pas de parcourir les définitions d’un concept. Il parcourt les siècles. Disons pour être précis cinq siècles, de Montaigne à Hsu. Et d’ailleurs grâce à cet auteur, invraisemblablement méconnu, il parcourt aussi les continents. De ce fait, même si l’ouvrage arrête ses analyses historiques un peu avant la fin du XXe siècle, il est étonnamment moderne et en avance. Il n’est pas facile de découvrir cette vérité car une documentation d’une très grande richesse peut la cacher au lecteur. Des centaines d’auteurs sont pris en compte et plusieurs d’entre eux voient leurs travaux analysés en détail. L’auteur se maintient de plus dans une attitude d’historien scrupuleux qui suit les auteurs, leurs œuvres et leurs analyses dans tous leurs méandres. C’est là où ce qui est un inconvénient pour des lecteurs pressés devient un très grand avantage pour des lecteurs chercheurs qui lisent en pensant aussi ce qu’ils lisent.
Les lecteurs attentifs constateront d’abord qu’à suivre avec cette rigueur, cette précision, cette richesse d’analyses d’auteurs désireux de poser un concept de culture, c’est toute la culture humaine qui est abordée sous ses multiples aspects inévitablement opposés et même contradictoires. Maurice Mauviel s’y plonge et nous avec. Il fait parfois un geste pour nous rattraper en direction de quelque complémentarité naissante à l’intérieur d’une œuvre voire entre plusieurs auteurs. Sans aucune systématicité voulue mais de chapitre en chapitre, de page en page des diagonales se forment et nous passons de l’histoire morcelée des idées aux processus à l’œuvre dans l’exercice et la production géohistorique de la culture. C’est alors que ce livre historique s’ouvre en profondeur sur notre avenir. Nous comprenons la nécessité d’une conception antagoniste de l’adaptation pour participer à la construction planétaire de la culture humaine nécessairement diverse et une.

Même si, classiquement, comme Hannah Arendt, Maurice Mauviel remonte à la cultura animi du Cicéron des Tusculanes, deux foyers de documentation et de réflexion novatrices l’emportent dans son travail.

D’une part, il entend rétablir une vérité historique : il existe une première anthropologie culturelle française que nous n’avons pas su reconnaître, éblouis que nous étions par la production des Lumières françaises au XVIIIe siècle. Il faut lire des anthropologues américains dont Marvin Harris pour constater qu’ils connaissent, eux, et apprécient cette première anthropologie culturelle française.

D’autre part, cette même exigence de vérité historique s’impose à Maurice Mauviel désireux de nous faire partager nombre de contributions d’auteurs américains encore trop méconnus en France. Entretemps, nous bénéficierons d’une jonction importante qui s’intéressera au XIXe siècle européen, période où les définitions se formeront et entreront en compétition. Singulièrement des pays prendront position pour préférer la notion de civilisation ; d’autres, la notion de culture. Et qui plus est les uns emploieront ces concepts au pluriel et d’autres au singulier. Entrons donc dans ce bouillonnement géopolitique et théorique qui dure déjà. Il n’est d’ailleurs sans doute pas à sa fin si nous en jugeons par les polémiques sur les civilisations qui sont parvenues jusque dans la Chambre des députés française et ont conduit un gouvernement tout entier à la quitter. Les questions de culture(s) et de civilisation(s) avec ou sans « s » restent très vives. Raison de plus pour être informés et attentifs.



1/ La première anthropologie culturelle française

2/ Civilisation(s) et culture(s) et genèses des nations

3/ Individus et sociétés moins opposés que reliés

4/ Vers une conception antagoniste de la culture

5/ Vers une construction planétaire de la culture

6/ Bibliographie

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L’interprétation dans la communication « interculturelle » et la logique adaptative antagoniste

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J. Demorgon, L’interprétation dans la communication « interculturelle » et la logique adaptative antagoniste

1/ Recherches scientifiques nouvelles sur les communications interculturelles

2/ La fonction méta : l’opposition comme ressource régulatrice de l’interprétation

3/ La logique adaptative antagoniste à la source des cultures et de leurs interprétations

4/ Les interprétations et les adaptations antagonistes binaires

5/ « Proximité, distance » – « ouverture, fermeture »

6/ « Réserve, expression »- « Implicite, explicite »

7/ « Unité, diversité », « centration, décentration »

8/ Une logique adaptative antagoniste, bien au-delà du binaire

Conclusion

Bibliographie

Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia