Publications récentes

  Thématiques
  Cliquer ci-dessous sur l’icône (image & texte)
vous êtes à, publication de J.Demorgon sur la thématique Economie, entreprises et cultures, extrait.

Conclusion

Conclusion
À partir d’un tel désordre, toute l’économie mondiale peut être mise à mal. Elle l’a été gravement si l’on en juge par « l’effondrement du commerce mondial qui a été de 20%, soit l’équivalent de quatre années de croissance effacées en six mois. Tout le monde a plongé dans la spirale baissière, Occident et pays émergents ; même s’il y a eu plus vite un rebond de l’Asie » (Cohen, 2010).
Les États, qui croient encore pouvoir être la providence de leurs peuples, s’endettent. Une part de l’élite des pays accroit les choses par nombre d’activités économiquement perverses, la spéculation peut se poursuivre en mettant la pression sur les États endettés seuls désignés comme boucs émissaires d’une situation dont ils ne sont qu’en partie responsables.
Sans la misère créée en Allemagne par certains attendus du Traité de Versailles « l’Allemagne paiera », et la misère économique engendrée par la crise de 1929, la conversion d’une partie du peuple allemand au nazisme n’aurait sans doute pas été possible. Les stratégies de la finance actuelle produisent une croissance invraisemblable des inégalités.
Thomas Piketty (2009) et Emmanuel Saez précisent quelques données : « La part du revenu national allant aux 1% des américains les plus riches est passée de moins de 9% en 1976 à près de 24% en 2007… Entre 1976 et 2007, 58% de la croissance américaine a ainsi été absorbée par 1% de la population (ce chiffre atteint 65% entre 2002 et 2007) ». La crise qui vient de se produire aux Etats Unis va encore bien au-delà d’une simple crise des inégalités. Non seulement les plus riches le sont à partir de gains exorbitants mais plus encore ils font payer leurs pertes par la collectivité. Tels sont les processus qui sont à l’œuvre. Même si nous sommes d’abord légitimement soucieux de voir se confirmer la sortie de crise, ces processus se manifesteront de nouveau. On ne peut manquer d’être impressionné par l’observation suivante de Jean Luc Gréau. Il écrit : « Autant la réprobation morale et la sanction judiciaire des comportements scandaleux ont été ostensibles autant la doctrine financière assise sur le rôle régulateur des Bourses a conservé son pouvoir. Les moulinets judiciaires de New York et les impromptus législatifs de Washington ont laissé intacts les convictions et les pratiques du monde boursier ». Gréau conclut : « Demain sera comme hier... de nouveaux malentendus, de nouvelles déceptions et probablement de nouveaux scandales surgiront. » Or, tout cela Gréau l’écrit en 2004. On peut apprécier le caractère prophétique de ce texte car depuis 2004, rien n’a changé. Qu’en sera-t-il demain ?

Il y a là quelque chose qui n’est toujours pas compris. C’est que la perte des inégalités est créatrice de simplifications, d’uniformisations, de comportements moutonniers y compris violents. Il y a maintenant un demi-siècle que Ross Ashby (1958) a formulé ce qu’il a nommé « la loi de la variété requise » (Low of Requisite Variety). Elle précise que pour être fiable, l’appareil de contrôle d’un système complexe doit, si possible, atteindre le même degré de complexité que le système. Or, il ne peut y parvenir que s’il se construit comme un antagonisme permanent créateur d’une unité qui doit prendre en charge toute la diversité. Toute réduction de la diversité au bénéfice d’une unité simplifiée sera cause d’ignorance, d’erreur, de faute. Daniel Cohen évoque plusieurs observations d’Andrew Haldane concernant cette exigence de la diversité requise. Un exemple bien connu est celui des familles incestueuses (les Habsbourg) qui peuvent même devenir stériles. Dans un tout autre domaine, une étude statistique sur la disparition des espèces de poissons montre que 10 % disparaissent dans les régions où les ressources sont hétérogènes. Ce chiffre atteint 60% dans les régions où leurs ressources sont homogènes.
Daniel Cohen (2009a : 260) met précisément en évidence cette vérité pour le monde de la finance : « la diversité est un réducteur de risques ». Il poursuit : « dans le cas des marchés financiers, l’uniformisation des comportements a été la règle. Tous les acteurs ont voulu faire la même chose. Les crédits coopératifs ont voulu devenir des banques ; les banques commerciales ont voulu devenir des banques d’investissement ; les banques d’investissement ont voulu devenir des fonds spéculatifs, des hedge funds ». Personne ne pouvait plus juger d’un point de vue extérieur s’il y avait pertinence ou non des stratégies adoptées. La perte de diversité est devenue générale. Daniel Cohen ajoute : « Le capitalisme-monde s’impose désormais comme la civilisation qui se substitute à toutes les autres, sans regard extérieur pour juger de sa pertinence…au risque d’un dysfonctionnement global ». Daniel Cohen conclut (2009b) : « Ce que l'on appelle «crise systémique», c'est peut-être le nouveau nom des crises du XXIe siècle : une espèce d'interconnexion, dans laquelle une crise à un endroit donné se propage, parce qu'il n'y a plus de diversité d'opinion. «Tout le monde» - quelque 6 milliards d'habitants soumis en réalité aux mêmes flux d'informations - réagit alors de la même façon. Il faudrait essayer de comprendre et de penser cette civilisation unique »
Pouvons nous y parvenir ? Oui, si nous comprenons qu’il faut arrêter de laisser se pervertir la régulation d’unité et de diversité qui garantit seule que des solutions innovantes pourront apparaître. Dans cet esprit, il nous faut développer la révolution de l’adaptation systémique. Celle-ci se manifeste d’abord dans la capacité de composer les oppositions. Par exemple, en économie, il n’y a pas à prôner une économie de l’offre en oubliant l’économie de la demande et l’économie de l’échange. Il n’y a pas à prôner un libre échange absolu, ni l’inverse, un protectionnisme absolu. Une composition chaque fois différente est à trouver pour les uns et les autres et une articulation évolutive de toutes ces positions différentes.
La diversité doit encore être requise en ce qui concerne les grandes activités humaines. Toute réduction au seul économique présente des multiples dangers que l’on aurait dû découvrir depuis longtemps. Il en va de même d’une réduction au médiatique qui réduit la richesse de l’information et de la communication. Ce n’est pas parce que les centrations d’autrefois sur le religieux et, d’hier, sur le politique ont démontré leurs erreurs et leurs fautes que nous devons abandonner ces dimensions essentielles de la destinée humaine.
Pareillement, en ce qui concerne les formes des sociétés inventées au cours de l’histoire. Naguère un Fukuyama prétendit que l’histoire humaine était finie car la forme idéale de société était construite et indépassable. C’était bien évidemment la démocratie américaine. Depuis, nous avons compris que les dimensions tribale, royale, impériale et nationale n’étaient nullement absente dans la singularité de chaque société et donc dans la mondialité elle-même. La question est de savoir comment demain ces différences associées aux divergences d’intérêts pourront être traitées afin de réduire, sinon d’éviter de nouvelles violences extrêmes. Sur toutes ces questions, la connaissance, l’instruction, l’éducation, dans leur actuel développement, restent très en dessous de ce qui est nécessaire. Christian Chavagneux (2009) découvre que Paul Krugman sur son blog indique qu’il passe « son temps à lire des livres d’histoire et encore des livres d’histoire ».

    =>retour au plan des extraits de l'ouvrage        =>retour publication de J.Demorgon sur la thématique


Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia