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1/ Inclusion et exclusion en Grèce

1/ Inclusion et exclusion en Grèce
Il est indispensable de resituer la question de la citoyenneté dans les contextes stratégiques géohistoriques différents dans lesquels elle s’est engendrée et renouvelée. En effet, l’origine de la citoyenneté ne relève pas d’une géniale formulation à partir de rien d’un idéal absolu de société. Bien au contraire. Le premier paradoxe de la citoyenneté, c’est qu’on en est plutôt redevable aux aristocraties cherchant à se prémunir du pouvoir excessif d’un de leurs membres, par exemple un roi dont pourtant la capacité unificatrice est en même temps reconnue comme une nécessité.
Toutefois, cette volonté de contrôle du roi ou de l’empereur n’a que peu de chance d’aboutir s’il s’agit de sociétés caractérisées par de vastes territoires et de populations nombreuses. Un symbole unitaire fort est d’autant plus nécessaire et c’est le roi ou l’empereur qui l’incarne. Les exemples égyptiens et chinois sont célèbres. En Chine, dès l’Empire Zhou (1200 avant JC), l’aristocratie n’est pas en mesure de s’opposer, elle a été profondément morcelée et hiérarchisée. A la tête, les aînés fils d’aînés; en dessous, les aînés; en dessous encore, les cadets. On le voit, le pouvoir suprême est parvenu à hiérarchiser l’aristocratie en s’appuyant sur des caractéristiques apparaissant comme quasi naturelles.
L’aristocratie n’aura de chance d’obtenir des degrés de liberté supplémentaire que dans le cas de sociétés relativement limitées au plan territorial et démographique. Cela tient à la plus grande proximité de tous dans des espaces réduits. On a déjà une première compréhension du fait que le terme de citoyenneté renvoie clairement à de tels ensembles limités, à savoir les Cités.
Deux exemples à cet égard, sont célèbres dans l’Antiquité : ceux des citoyennetés grecque et romaine.
L’exemple grec est relativement complexe. Les sages législateurs de la Grèce ont pris acte du déploiement nocif des antagonismes entre les familles aristocratiques. Leur but a été - comme Richard Bodéüs - le souligne en ce qui concerne Solon (592-591) “d’instaurer l’équilibre des forces antagonistes”.
Il fallait diviser le peuple en une hiérarchie de classes censitaires très strictes, réserver les vrais pouvoirs à la classe supérieure mais instaurer un pouvoir d’appel se référant à des lois publiquement connues. Il fallait également empêcher les plus pauvres de tomber en esclavage et, à partir de là, de se révolter menaçant de ruine la Cité.
Clisthène (509-508) allait davantage innover, il allait essayer de fonder un pouvoir aristocratique libéré de l’emprise des familles et de l’emprise du territoire. Les quatre tribus qui avaient originellement de tels fondements furent remplacés par dix tribus qui n’étaient ni familiales ni régionales.
Chacune d’entre elles était composée pour un tiers de membres provenant de chacun des trois districts : la ville, la côte, l’intérieur. Pour sauvegarder la référence à la tradition, chaque tribu se réclamait d’un héros et disposait de son temple. Elle pouvait aussi recruter ses membres parmi les métèques et les affranchis.
Périclès acheva cette construction en soulignant les trois égalités fondatrices : un égal accès à la parole, un égal traitement par la loi, un égal accès au pouvoir politique par élection ou tirage au sort (iségorie, isonomie, isothimie). Pour permettre au citoyen pauvre d’exercer aussi ses droits, Périclès avait institué des indemnités pour tout membre de l’Ecclésia.
Nous avons pris l’habitude à propos de cette évolution, de parler de “démocratie athénienne”. Toutefois ne nous y trompons pas et Richard Bodéüs le souligne : “ Les petites Cités grecques...comptent une très faible proportion de citoyens”. Les esclaves, les étrangers, les femmes sont exclus et “les hommes n’obtiennent l’exercice de ces droits qu’avec l’âge, en servant dans un corps d’armée” (7). Enfin dans cette fraction citoyenne, c’est encore une minorité qui peut accéder effectivement aux responsabilités politiques dévolues aux gens éduqués et fortunés.
M. Mourre rappelle que Périclès même, champion de la démocratie, favorisa pourtant la limitation stricte du nombre des citoyens. Il l’énonce en chiffres. Sur 400 000 habitants, l’Attique comptait 40000 citoyens sur lesquels 5000 environ assistaient à l’Assemblée du peuple qui prenait toutes les décisions, décisions sans appel.
Mourre souligne encore que cette démocratie coûtait cher. Son existence reposait sur une réelle exploitation d’un ensemble colonial. Il conclut : “ La démocratie à Athènes apparaît donc au plan intérieur comme le gouvernement d’une minorité... à laquelle une masse d’esclaves et d’alliés plus ou moins asservis permettait le luxe de se gouverner par lui-même.
Vu de l’extérieur, c’était l’aristocratique Sparte qui faisait plutôt figure de libératrice des Cités” (8).


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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia