Publications récentes

  Thématiques
  Cliquer ci-dessous sur l’icône (image & texte)
vous êtes à, publication de J.Demorgon sur la thématique Europe, extrait.

3. Sacralisation du politique; nationalisation du religieux

3. Sacralisation du politique; nationalisation du religieux
Issus de la distinction du profane et du sacré, les quatre grands secteurs d’activités, religieux, politique, économique, informationnel se sont constitués en s’opposant et se sont hiérarchisés. La première association-dissociation fondamentale fut celle du politique et du religieux. Constatons comment elle va jouer dans la transformation des royaumes et des empires en nations. Nombre de philosophes, d’historiens, de sociologues se sont consacrés à ces questions difficiles comme par exemple, à des titres différents, Renan, Weber, Rokkan.
Pour Renan, l’unité nationale française est en genèse dès le 10e siècle. Elle ne résulte sans doute pas déjà d’un projet politique clairement énoncé. Elle résulte plutôt des contraintes qui s’exercent dans son environnement et dont elle doit se prémunir. D’une part, le Saint-Empire romain germanique constitue pour elle une menace éventuelle. Avec sa prétention religieuse, il en constitue également une pour la Papauté. Plus récemment, S. Rokkan a réétudié ces questions. Il voit clairement que deux dimensions seront défavorables à la construction nationale en Europe. C’est d’abord la trop grande étendue des territoires que l’on veut unifier. C’est ensuite la distance à Rome. Plus éloignées de Rome que le Saint-Empire, la France et l’Angleterre jouiront d’une plus grande indépendance. Par la suite, cette trop grande dépendance à Rome du Saint empire romain germanique constituera une dimension importante de la Réforme. Ne l’oublions pas, le protestantisme résulte aussi d’une protestation des Princes contre la volonté de l’Empereur catholique de nommer les religieux dans leur principauté. En ce sens, le protestantisme fonde une nationalisation du religieux dans les Etats allemands. C’est à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande que s’adresse Luther. On n’oubliera pas toutefois qu’en raison du morcellement du Saint-Empire en principautés et en diverses sortes d’autres Etats qui restent toujours territorialement limités.
C’est peut-être inconsciemment pour compenser ce manque d’ampleur que la genèse nationale va se chercher une autre dimension plus étendue et plus pénétrante du côté de l’unité linguistique. Dans la mesure où les chrétiens sont égaux devant Dieu, il n’y a pas lieu de maintenir une langue spécifique, élitaire et réservée comme le latin.

La traduction de la Bible dans le principal des dialectes allemands va renforcer celui-ci. Ainsi, une perspective nationale tend à développer une langue nationale qui le développe à son tour.
Ce qui dans le Saint-Empire est limité du fait de son morcellement, pourra se développer bien davantage en France et en Angleterre. C’est ainsi qu’en Angleterre, Henri VIII va fonder l’anglicanisme, religion chrétienne nationale.

En France, le gallicanisme permet à l’État de diminuer aussi sa dépendance à l’égard de la Papauté. Avec les guerres de religion, Henri IV peut prendre la figure d’un arbitre national. Plus tard, Louis XIV, pour sa part, estime qu’une unité politique solide de la France exige une religion unique qui pourra être plus facilement subordonnée au politique et confondue avec lui.

Pierre Beckouche (2001) souhaite souligner l’originalité considérable du phénomène. Il écrit : “c’est une forme jamais vue de l’établissement humain. C’est comme un particularisme universel que constitue l’État national et souverain. On a une sacralisation politique - monarchique - du national : “un Roi, une foi, une loi”. Le culte national est émancipateur de la tutelle pontificale”.

Par ailleurs, il souligne aussi à quel point la France, dans sa politique extérieure, s’autonomise par rapport à la Papauté et aux religions en général. Ainsi, “pendant la Guerre de Trente ans, la France n’est ni du côté des protestants, responsables d’une contestation minoritaire de l’ordre, ni du coté catholique, perçu comme le parti de l’étranger puisqu’on y trouve le Pape, les Médicis, les Habsbourg et l’Espagne. La France mène sa propre géopolitique nationale”.

Certes, la captation du religieux s’effectue aussi dans les Empires mais cette captation politique n’y détermine pas pour autant une véritable construction politique nationale. Il y a contradiction avec la forme impériale.
On peut y voir une forme très lointaine d’attente du national. On parlera mais dans un sens qui reste sujet à caution de la nation et de l’âme russes. Comme le souligne encore Pierre Beckouche : “Après la victoire de Kazan sur les Mongols musulmans et avec les règnes d’Ivan le Terrible et de Pierre le Grand, on en vient presque à parler de foi russe et de Dieu russe”. Dans la forme impériale, le politique et le religieux restent plus associés que dissociés. Or, c’est cette dissociation qui constitue le premier moment de la future genèse des nations marchandes.

    =>retour au plan des extraits de l'ouvrage        =>retour publication de J.Demorgon sur la thématique


Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia