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1. Une économie britannique politique fonde la supériorité nationale

1. Une économie britannique politique fonde la supériorité nationale
La première association-dissociation fondamentale fut celle du politique et du religieux et nous venons d’en traiter pour plusieurs pays européens. Mais en même temps que le politique s’autonomisait par rapport au religieux, il ne le faisait pas sans s’appuyer sur les développements de l’informationnel auquel l’économique allait s’associer. Cet économique - qui, à plusieurs reprises, dans l’histoire humaine avait cherché son développement propre - allait y réussir en Europe. Ce fut une évolution incertaine et complexe étant donné les faiblesses et les forces diversement renouvelées des royaumes et des empires conquérants et colonisateurs.
Diverses conditions - dont la singularité féodale post-carolingienne puis le développement des villes libres et des ports permettront davantage l’autonomisation des activités économiques. Les royaumes et les empires ne cessent de se transformer pour des raisons dynastiques et guerrières qui parfois se conjuguent dans les fameuses guerres de succession. Certains acteurs du secteur économique profitent de ces faiblesses des royaumes. Ils établissent leurs activités dans certaines zones de liberté. Ils peuvent être en même temps complices des pouvoirs dont ils sont même souvent les banquiers.
Deux régions sont particulièrement significatives de la prédominance des activités économiques. D’une part, les villes de la Hanse, Rostock, Lubeck, Hambourg, Rotterdam, Amsterdam, Anvers, Bruges et Londres. D’autre part, les Cités marchandes italiennes : Gènes, Florence et Venise. On n’oubliera pas que Venise fut d’abord une Cité mercenaire au service de l’empire romain d’Orient. Elle fit sa fortune et s’émancipa de sa tutelle, préférant se constituer en République Sérénissime plutôt qu’en royaume. Cette orientation économique se renforcera encore à partir des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne. Les aristocraties néerlandaises ou britanniques, appuyées sur l’économique, contrôleront de plus en plus le politique.
La plupart des autres sociétés européennes ne seront pas en mesure de prendre cette voie. En raison de leur forte diversité interne mais aussi en raison de menaces externes, généralement venues de l’est - Huns, Mongols, Empire ottoman - ces sociétés, au cours de leur histoire, s’installent de plus en plus fermement dans la forme royale-impériale. Elles s’y sentiront légitimées à englober les pays plus limités et plus faibles qui les entourent. Ce sera le cas du Saint-Empire romain-germanique (962-1806) et aussi de la “Sainte Russie”. A l’autre extrémité, l’Espagne et le Portugal trouveront de quoi conforter leur forme royale européenne grâce à leurs conquêtes territoriales américaines.
Toutefois, cette orientation dominante vers les activités économiques rencontre un obstacle important au niveau des valeurs traditionnellement défendues par l’Eglise catholique. On le sait, les acteurs de l’économique ne pouvaient en aucun cas jouir de la même estime que les acteurs religieux et politiques. C’est la Réforme qui apportera ici encore la réponse décisive. Le sociologue allemand, Max Weber a soigneusement analysé ce point. La Réforme n’est pas seulement restauration d’un politique autonome et diversifié par opposition à celui religieux et centralisé du Saint-Empire. C’est bien plus encore : la hiérarchie verticale du religieux, du politique et de l’économique va véritablement basculer à l’horizontal. En effet, dans le protestantisme, Dieu est au-dessus de tous les êtres et de leurs activités. Cela vaut pour les activités religieuses, humaines, trop humaines, comme l’ont démontré les corruptions de l’église catholique. Dès lors, les activités économiques, si elles sont honnêtes, sérieuses, appliquées, sont tout aussi dignes sous le regard de Dieu. Ainsi, l’économique commencera son ascension comme futur facteur principal de l’organisation des sociétés occidentales. Ainsi, du moins au plan des valeurs, il n’y aura plus d’obstacle à la genèse de la nation-marchande comme de la citoyenneté spécifique qui l’accompagne.
A la même époque, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, mais la France aussi sont engagés dans une évolution différente spécifique. Celle-ci devait conduire à la genèse d’une troisième grande forme sociétale : la nation-marchande.
Sur ce chemin, la Grande-Bretagne est plus “avancée”. Son aristocratie, dégagée des tâches guerrières, prend en mains conjointement avec la bourgeoisie, le développement économique d’abord agricole.
²Le pouvoir royal est relativement marginalisé et cela dès l’obtention de la Grande Charte en 1215. Par la suite, un Parlement se met en place. Il sera même capable de tenir tête militairement au roi.
Ajoutons encore qu’en Grande-Bretagne, l’exécution d’un roi surviendra presque un siècle et demi plus tôt qu’en France (le 30 janvier 1649). Soucieux de ne pas favoriser l’installation d’une monarchie catholique héréditaire, les tories et les whigs s’entendent pour chasser Jacques II et s’appuient pour y parvenir sur Guillaume d’Orange.
Pour les Anglais, c’est la glorieuse révolution de 1688. Elle se concrétise du point de vue juridique lorsque la « Convention Parlement » n’accepte de reconnaître pour souverains Marie II Stuart et son époux Guillaume III d’Orange, que s’ils adoptent solennellement la Déclaration des Droits de 1689.
Ensuite, le Triennal Act de 1694 institue des élections périodiques. Notons que cette année est aussi celle de la fondation de la Banque d’Angleterre.
Comme le souligne M. Mourre, Londres remplace ainsi Amsterdam comme première place financière de l’Europe. Tous ces bouleversements seront pris en compte dans l’oeuvre de John Locke en particulier “L’essai sur le gouvernement civil”, une oeuvre largement saluée par Voltaire.
Dans ces conditions, c’est en fait le pouvoir économique qui investit le pouvoir politique.
Les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne, après avoir transformé le sacré du religieux en un sacré du politique vont ainsi transformer le sacré du politique en un sacré de l’économique. Et comme il s’agira de leur économie et de l’usage politique intérieur et extérieur qu’ils en font, ces pays vont ainsi se constituer selon la forme nouvelle de la nation marchande avec sa monarchie constitutionnelle et sa démocratie parlementaire.
Ce rééquilibrage favorisant l’économique parmi les secteurs d’activités s’appuie aussi sur le quatrième secteur : l’informationnel.
Celui-ci s’est lentement constitué à travers les techniques, les arts et les jeux puis à travers la philosophie, la logique, les mathématiques et les sciences avec un moment particulier en Grèce.
Il en est résulté une certaine orientation démocratique qui s’est encore développée avec l’invention de l’imprimerie et des médias. Ce développement de l’informationnel a été d’une grande aide dans l’autonomisation du politique à l’égard du religieux. Rappelons simplement les moments fondamentaux que furent la Réforme, la Renaissance, les Lumières.
Il en ira de même dans l’autonomisation de l’économique par rapport au politique.
Sans l’informationnel technique et scientifique, qu’aurait bien pu faire l’économique ? En effet, le développement de l’économique et sa force seront de plus en plus tributaires de l’invention de nouveaux produits et de nouveaux processus de production.
Nous avions hier un monde enchanté peuplé de dieux et de génies. Finalement, après une certaine ascèse liée aux chocs des monothéismes, le dégagement du religieux a pu entraîner le développement des sociétés dans le sens d’un réenchantement possible du monde désormais peuplé d’objets et d’activités sans cesse renouvelés.
C’est en Grande-Bretagne que la nation marchande est apparue en premier avec ses nouveaux atouts de puissance.
Résumons brièvement ici une évolution déjà étudiée ailleurs (Demorgon, 2002). La conjoncture géohistorique britannique est tout à fait originale. La noblesse et la bourgeoisie se sont exceptionnellement alliées en se tournant vers le développement économique.
A travers la longue période dite des enclosures, elles se sont appropriées les terres des petits et moyens paysans, elles ont constitué de vastes domaines sur lesquels elles ont obtenu d’importants surplus agricoles qu’elles ont commercialisés.
La paysannerie lésée pourra se tourner vers les Amériques ou se retrouver dans les villes au moment de leur passage à l’industrialisation.
L’obtention d’un contrôle maritime au détriment des Espagnols puis des Français, le développement d’un empire colonial mondial, tout cela constituera les conditions d’une arrivée en tête au XIXe siècle dans le domaine industriel et dans le commerce international.
La Grande-Bretagne va se maintenir un siècle durant au premier rang mondial donnant l’exemple d’une nouvelle forme de société où l’intensité économique l’emporte sur l’extension territoriale. Les importants bénéfices qu’elle va tirer de cette réussite originale donnera à ses populations, même défavorisées, des raisons de fierté nationale. Elle évoluera cependant de façon lente dans une ouverture électorale atteignant finalement le suffrage universel et donnant même le droit de vote aux femmes plusieurs décennies avant la France.
En France, en raison de l’installation prolongée et renforcée d’une monarchie de droit divin, l’évolution sera différente et plus difficile, le politique et l’économique restant toujours très rivaux et enchevêtrés. La France sortira difficilement de la forme sociétale royale pour devenir une nation-marchande. Elle n’y parviendra qu’à travers une longue série de mutations très violentes avec le paroxysme de la Commune. Elle reste ainsi un siècle entier dans l’oscillation politique comme nous allons le préciser maintenant.

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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia