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3. De la Prusse à l’Allemagne : l’atout économique et la “crase” impériale-nationale.

3. De la Prusse à l’Allemagne : l’atout économique et la “crase” impériale-nationale.
Bien après le partage de l’Empire de Charlemagne le Saint-Empire romain germanique se crée en 962. Ainsi défini, il ne peut que se heurter aux perspectives de la Papauté. Celle-ci s’appuiera sur la France et l’Angleterre qui, elles, feront jouer la diversité socioculturelle de l’Europe du centre en vue d’en renforcer la division.
Le Saint-Empire romain germanique constitue le point principal d’unification dans la mesure où se trouve à sa tête la dynastie des Habsbourg qui se maintient plusieurs siècles : 1282-1918. Si les Habsbourg sont ainsi parvenus à se faire régulièrement réélire, c’est en raison d’habiles mariages dynastiques, non sans être souvent obligés de passer par de nombreuses guerres de succession.
Le revers de cette politique est que l’empire est beaucoup trop étendu et constitué de trop de sociétés différentes pour parvenir à une réelle unité. Même quand le Saint-Empire se réconcilie avec la Papauté, cette solidarité joue contre son unité avec la critique de l’Eglise catholique et la genèse des protestantismes. Cette nouvelle division de l’Allemagne, religieuse cette fois, entraîne toute une série d’oppositions.
Quand l’Empereur Matthias, au nom de la Contre-Réforme, se permet d’abroger la liberté religieuse en Bohème, la diète bohémienne prononce sa déchéance et c’est Frédéric V, Électeur protestant du Palatinat qu’elle élit comme roi. Cela provoque la Guerre de Trente Ans à l’occasion de laquelle “les armées étrangères, danoise, suédoise, française, livrent bataille aux Impériaux au coeur même de l’Allemagne. Les Traités de Westphalie (1648) consacrent la ruine politique de l’Allemagne : les rivages de la Baltique passent sous la domination suédoise. La France fait reculer le germanisme en Lorraine et en Alsace. L’Allemagne, extrêmement morcelée en quelques 2000 enclaves, passe en fait sous le protectorat français... avec la fondation de la Ligue du Rhin par la Bavière, le Brunswick et la Hesse.” (Mourre, 1978).
En opposition à un tel état de fait, la Prusse protestante parvient à se faire reconnaître comme électorat héréditaire et le grand Electeur se voit même accorder le droit de porter le titre de “Roi en Prusse”.
Par rapport à l’incroyable diversité de cette Europe du centre-ouest et à sa faible unification impériale, une société plus limitée mais déjà autrement unifiée : la Prusse constitue un tout nouveau facteur d’unification étendue. Mais elle n’aurait pas pu y parvenir sans la crase spécifique du politique et de l’économique.
Comme l’écrit Michel Mourre (1978) : “Les idées du grand apôtre de l’“économie nationale”, Friedrich List, méconnues par la plupart de ses contemporains, exercèrent une grande influence sur les hommes d’état prussiens qui, si conservateurs qu’ils fussent en politique, eurent l’audace de se montrer révolutionnaires en économie.... A partir de 1825, sous l’influence du ministre prussien Von Motz, le mouvement pour l’unité économique commença à se répandre en Allemagne du nord. Presque toute l’Allemagne “entra dans une Union douanière, le “Zollverein”, d’où l’Autriche était exclue. Cette union fut à l’origine du rapide essor de l’économie allemande. Celle-ci s’émancipa de la tutelle du capitalisme anglais... En moins d’un demi-siècle, l’Allemagne - qui était partie l’une des dernières dans la révolution industrielle - allait pouvoir se mesurer sur les marchés mondiaux.”
Ces succès économiques constituèrent une base pour le national et même le nationalisme. Au début du règne de Frédéric Guillaume IV (1840-1861), ce nationalisme put prendre une orientation plus libérale et plus démocratique. Ce que vint renforcer le “Printemps des peuples”. Le Parlement de Francfort, élu au suffrage universel proclama “son intention de réaliser l’unité allemande en passant du Staatenbund (Confédération d’Etats, telle qu’était la Confédération germanique de 1815) au Bundesstaat (Etat fédéral). Cette perspective ne put se développer. Frédéric Guillaume IV préfère finalement “être roi absolu en Prusse qu’empereur constitutionnel en Allemagne. Il ne veut pas d’une couronne “ramassée dans le ruisseau”. De nombreux mouvements révolutionnaires se déclenchent alors à Dresde, Nuremberg, Munich, Wurzbourg et dans le Duché de Bade. Ils sont écrasés et le Parlement de Francfort est dispersé avec brutalité par les soldats prussiens. “La démocratie se trouvant ainsi éliminée, Frédéric Guillaume IV tente de reprendre pour son seul compte le mouvement vers l’unité en obtenant la couronne impériale, non plus du peuple mais du consentement des autres souverains allemands”. Quelques-uns d’entre eux se rallient momentanément mais finalement l’opposition entre la Prusse et l’Autriche s’équilibre dans un retour à la Confédération germanique de 1815. Toutefois, le Zollverein se renforce. “S’appuyant sur le charbon et l’industrie lourde de la Ruhr, les Prussiens entraînent l’ensemble de l’Allemagne dans une transformation économique sans précédent. La production allemande de charbon passe de 12 à 26 millions de tonnes de 1860 à 1870 (en France, 10 millions)... Cette apparition de l’Allemagne moderne industrielle est le grand fait de l’histoire industrielle de la seconde moitié du 19e siècle... L’Allemagne est alors aussi à l’avant-garde des pays européens dans le domaine de la législation sociale... Bismarck se fait l’artisan de l’unité allemande que le développement des forces économiques rend à la fois indispensable et inévitable”.
En même temps, l’Autriche des Habsbourg est présentée comme n’étant soucieuse que de ses ambitions dynastiques. Un Parlement national élu au suffrage universel conforte le gouvernement prussien contre l’Autriche. La guerre va lui permettre de réaliser son “unité géographique” de la frontière russe à la frontière française, dans une Confédération de l’Allemagne du nord constituée de 25 Etats souverains dont l’Autriche est exclue”. Avec la guerre gagnée contre la France, intervient le triomphe de cette unité nationale, le 18 janvier 1871, à Versailles.
Il convient cependant de se rendre compte que la forme sociétale reste bien l’empire, en dépit de l’existence d’un Reichtag élu au suffrage universel.
En effet, le chancelier n’est pas responsable devant ce Parlement mais seulement devant un Empereur qui peut le remplacer dès qu’il le veut.
Comme l’écrit Michel Mourre (1978), “Bismarck s’appuie sur le parti national libéral qui a, en fait, renoncé à un véritable système démocratique et parlementaire : ce fut l’ère du Kulturkampf par lequel Bismarck tente de confirmer l’unité spirituelle du nouveau Reich contre la Rome catholique”.
Toutefois, les réussites économiques sont exceptionnelles. Dès 1913, l’Allemagne devient le premier Etat industriel d’Europe “produisant deux fois plus d’acier que l’Angleterre”. En 1912, le parti social démocrate arrive en tête avec 4 millions de suffrages “mais il est de moins en moins révolutionnaire. Son administration disciplinée et bureaucratisée était presque entièrement ralliée au révisionnisme de Bernstein et acceptait le régime social existant.”
On le voit, la prospérité économique, nouvel atout culturel, sert au maintien d’une forme sociétale impériale déjà ancienne.
Cette crase impériale-nationale n’est d’ailleurs nouvelle que dans la mesure où elle s’appuie sur la révolution industrielle. Toutefois, une certaine contradiction ne peut manquer de subsister entre l’autoritarisme de la forme étatique nécessaire à cette réalisation de l’unité et la liberté indispensable à la poursuite du développement des activités informationnelles et économiques.
Une seule sortie de cette contradiction sera trouvée : profiter de cette supériorité juste acquise pour l’emporter militairement sur les autres nations d’Europe.
On voit bien ainsi que « l’Allemagne n’est pas en mesure d’accompagner ses très rapides progrès économiques d’une sortie de la culture impériale. C’est en restant dans cette logique culturelle qu’elle pense pouvoir l’emporter sur les autres empires tels que l’Autriche des Habsbourg, la Russie Tsariste mais aussi sur les toutes nouvelles nations-marchandes, telles que la France et la Grande-Bretagne. »
Sur cette base prussienne, l’Allemagne aura ainsi un premier, un deuxième et un troisième Reich en trois quarts de siècle avant de se constituer aussi en véritable démocratie après deux Guerres mondiales perdues.

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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia