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5. La Deuxième Guerre mondiale et la démocratie imposée

5. La Deuxième Guerre mondiale et la démocratie imposée
A partir de là, les populations de ces pays sont particulièrement déstabilisées. Elles entrent dans des dynamiques encore plus folles. De la Première à la Deuxième Guerre mondiale, les événements se précipitent et s’aggravent. De nombreux auteurs ont étudié en profondeur ces phénomènes : Karl Polanyi, Louis Dumont, Charles Taylor, Jacques Bouveresse, Jacques Adda, par exemple.
Leurs travaux soulignent le déphasage de populations soumises brutalement à un changement de forme sociétale. Elles n’y étaient pas préparées. De plus, après leur défaite dans la Première Guerre mondiale, elles vont vivre cette évolution non dans sa généralité historique mais comme un échec de leur société et un triomphe des autres.
Polanyi est sans doute l’un des premiers (1944, 1983) à montrer que la perte des références religieuses et politiques traditionnelles dans un contexte de violence économique va entraîner ce qu’il nomme “La grande transformation”, c’est-à-dire la récupération des profonds malaises sociaux dans les idéologies et les promesses des fascismes.
Nombreux sont aujourd’hui ceux qui s’accordent sur ce point décisif. Charles Taylor, dans son Malaise de la modernité, présente de façon lumineuse la dimension d’intégration religieuse des individus. Elle constituait un atout culturel fondamental des royaumes et les empires, atout inventé en réaction aux difficultés de la vie dans ces époques.
Il écrit : “ il s’agissait d’un ordre cosmique, d’une “grande chaîne des êtres” et les êtres humains y figuraient à leur place parmi les anges, les corps célestes et les autres créatures terrestres. Cet ordre de l’univers se reflétait dans les hiérarchies de la société humaine. Les gens étaient souvent confinés à un endroit donné, à une fonction et à un rang qui leur étaient dévolus et auxquels il leur était pratiquement impensable d’échapper.” (Taylor, Le malaise..., p. 10-11).
Jacques Bouveresse, après s’être référé à Taylor, souligne que “la disparition de la possibilité de se percevoir comme intégré réellement à un ordre social et cosmique qui transcende les univers individuels a représenté, aux yeux de certains, une perte essentielle.” (Bouveresse in G. Laforest, Ph. de Lara, p. 237).
Louis Dumont, préfacier de la tardive traduction française de Polanyi (1944, 1983) écrit : “Le libéralisme, apparu un siècle plus tôt avec la révolution industrielle, était une puissante innovation... Pour la première fois on se représentait une sorte particulière de phénomènes sociaux, les phénomènes économiques, comme séparés et constituant à eux seuls un système distinct auquel tout le reste du social devait être soumis” (Homo aequalis II).

Cette situation de l’économique parvenu au sommet de la hiérarchie des conceptions, des pratiques et des valeurs, donne lieu à de vives résistances de la part des “corps sociaux” à l’intérieur de chaque nation en construction.
L’économiste J. Adda précise : “le développement historique du capitalisme peut être, à bien des égards, interprété comme une intrusion du principe de concurrence dans des ordres sociaux jusque là organisés sur un mode hiérarchique, ne tolérant qu’à la marge et sous des formes très contrôlées, les “jeux de l’échange”.
Fortement déstabilisatrice, cette intrusion va perturber la dynamique conflictuelle antérieure des pays européens. Ces perturbations les conduiront lors des deux guerres à des estimations incertaines des atouts culturels et des rapports de force.
La Première Guerre Mondiale, pourtant extrême dans ses violences, ne permet pas à elle seule de trancher les incertitudes. Les révolutions russes de 1905 et 1917 qui l’accompagnent, puis la grande crise économique de 1929, mettent en question les prétentions autorégulatrices du libéralisme économique.
Le développement des fascismes montre à quel point ce social négligé est perçu comme un véritable réservoir de forces humaines. Divers responsables politiques de certains États européens continentaux s’imaginent alors capables de le mobiliser et de remonter ainsi le déficit de leur situation économique ou politique par rapport à la Grande-Bretagne et aux États-Unis. C’est précisément cette perspective partagée au moins par l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne et, en Asie, par le Japon, qui va conduire à la Deuxième Guerre mondiale.
D’autant plus que ce social négligé et les forces humaines qui l’accompagnent sont également mobilisés par l’U.R.S.S et par les mouvements communistes dont certains vont connaître leurs traductions étatiques sur plusieurs continents.
On est là en présence d’une contradiction importante et persistante : la référence au social fait problème quand la référence fondamentale est l’économique. Et pour Polanyi, ce serait “cette éjection du social” - autrefois plus ou moins pris en charge par le religieux et le politique quand ils contrôlaient l’économique - “qui va faire retour comme refoulé dans les fascismes”.
Les crases fascistes et national-socialiste seront extrêmes. Elles ne seront pas, comme celles précédemment étudiées, des crases du politique et du religieux ou des crases du politique ou de l’économique. Elles chercheront à tout conjoindre en une mobilisation totale : le religieux et même à vrai dire le sacré d’ordre ethnique d’autrefois avec le politique impérial, l’économique assujetti de même que l’informationnel technique (la guerre éclair et les fusées) et médiatique (la propagande).
A l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, les défaites de l’Allemagne, de l’Italie, du Japon seront des défaites d’Empires.
La forme “démocratique” de la nation marchande leur sera imposée même si elle correspondait effectivement à une partie minoritaire et résistante de ces pays. Un peu plus tard, l’Espagne, dont la terrible guerre civile avait conduit au régime franquiste, reprendra sa transition démocratique sous la contrainte de l’horizon européen.
Sur ces bases de genèse historique, nous allons préciser encore la diversité actuelle des citoyennetés européennes profondément travaillées aujourd’hui par la dominance de l’économie mondialisée.

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