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2. Un citoyen italien pluriel

2. Un citoyen italien pluriel.
1) Les Italiens : unité et diversité
Deux perspectives fondamentales et contradictoires doivent être prises en compte pour comprendre le devenir de l’Italie.
La première est son morcellement territorial géohistorique d’autant plus important au plan culturel que les différentes parties de l’Italie ont pu dépendre longuement à certaines époques d’influences étrangères fort différentes. Les puissances étrangères venaient pour intervenir dans une Italie affaiblie et, de toute façon, scindée en deux par la présence des Etats Pontificaux en son centre.
La seconde perspective à prendre en compte est qu’il y a tout de même une conscience sinon d’une nation italienne - on y reviendra - du moins d’une italianité.
Bien entendu, l’italianité est un concept difficile à définir. Cela requiert de savoir s’il existe au moins une nation culturelle.
Certains le pensent en raison de la perception d’une histoire, d’une langue et de racines communes. Cela comporterait certainement une référence à l’antique romanité comme au christianisme mais aussi à toute une orientation hautement esthétique qui s’est manifestée à différentes périodes, de la Grande Grèce à la Renaissance, en passant par la République et l’Empire romains.
Cependant, l’Italie avait de grandes difficultés à se constituer comme une nation puisqu’elle devait y réussir à la fois de façon verticale en unifiant ses couches sociales et de façon horizontale en écartant la main mise des pays étrangers sur son territoire.
La direction choisie ne pouvait manquer d’être influencée d’abord par les nouveaux acteurs les plus actifs - c’est-à-dire les acteurs économiques qui voulaient trouver dans l’unité italienne une base plus stable et cohérente pour leurs entreprises.
Il va de soi que les couches populaires ne faisaient guère partie de cette aventure. Dans ces conditions, la référence classique à la monarchie apparut comme la meilleure des solutions pour construire une unité dans ces conditions difficiles.


2) Le moment fasciste dans la construction nationale

La transition espagnole allait encore emprunter cette solution, dans la seconde moitié du 20e siècle. En Italie, l’unité apportée par une monarchie locale à l’origine allait rester fragile et paradoxale. C’est la raison pour laquelle E. Gentile a souhaité souligner l’intérêt des travaux jusqu’ici rejetés de R.D. Felice.
Cet historien italien était hier iconoclaste dans la mesure où il soulignait que le processus d’unification italienne avait connu un moment fort pendant la période mussolinienne. Sans doute, l’Italie antifasciste était exilée ou emprisonnée mais une grande majorité d’Italiens s’étaient relativement ralliés au régime.
R.D. Felice écrit : “Il y eut à un moment donné de la période mussolinienne un réel consensus qui culmina avec la conquête de l’Éthiopie” (in Belanger, op. cit. ).
Cette thèse trouvée suspecte hier est de nouveau aujourd’hui prise en considération de façon plus objective. En même temps, avec cette dimension mussolinienne, l’unité nationale lui a, en quelque sorte, portée tort avec la défaite du fascisme italien. Du fait de cette association d’une période, c’est le fait national lui-même qui en a été dévalorisé. C’est en tout cas ce que pense devoir mettre ne évidence E. Gentile (1994) en intitulant son étude : “La nazione del fascismo alle origini del declino dello stato nazionale”. [E. Gentile (1994), p. 65-129)
Il est vrai que c’est l’agressivité des thèses fédéralistes de la ligue lombarde qui a poussé nombre d’historiens à redécouvrir dans ses différents moments le processus difficile de nationalisation des Italiens. Ils l’ont fait en “examinant tous les instruments d’une possible pédagogie nationale : service militaire, enseignement primaire, constitution d’une histoire nationale, monumentalité publique, rôle de la monarchie, extension de la politisation”.

3) Ville, région, nation et fierté identitaire

Toutefois, nous l’avons dit, ce contexte de nationalisme exacerbé du fascisme va retentir de façon négative sur la conjonction des notions de patrie et de constitution.
L’Italie a fondé sa première République (2 juin 1946) par un peu plus de 12 millions de voix républicaines (54,3 %) contre un peu moins de 11 millions de voix en faveur de la monarchie (45,7 %).
Ces données permettent de comprendre l’oscillation italienne entre les perspectives séparatistes et unificatrices. Un exemple remarquable peut en être trouvé dans ce qu’on a justement nommé : les avatars de la fête nationale.
En principe, celle-ci a été fixée au 2 juin puisque nous venons de le voir c’est le jour anniversaire de l’instauration de la République en 1946. Comme elle était célébrée avec forces parades et défilés militaires, elle fut “supprimée en 1977 dans un climat de forte contestation anti militariste. Elle cesse même d’être un jour férié et chômé”.
Cinq ans plus tard, sous le gouvernement socialiste de Bettino Craxi, on se contente de rétablir la parade. Lorsqu’en 1992 on fait un pas de plus en érigeant des “tribunes sur la via dei Fori Imperiali, aucun officiel ne s’y présente”.
C’est seulement pour le 2 juin 2000 que le Président de la République Ciampi, récemment élu (1999), la rétablit avec tous ses fastes et y compris comme jour férié.
Une donnée historique spécifique fut à l’origine d’une attitude généralement hostile de nombreux catholiques.
Cela tenait à ce que l’armée piémontaise, acteur réel de la construction de l’Etat italien avait cru devoir occuper les territoires du Pape.
Le Vatican avait interdit aux fidèles de fonder un parti et, par conséquent, de participer à la vie politique. Les premiers qui le tentèrent fut même excommuniés.
Une autre situation paradoxale est encore celle de la classe ouvrière. Née tardivement en raison d’une industrialisation elle-même tardive, elle bénéficie dès le départ d’une aide de l’Etat.
C’est seulement vers 1880 dans une perspective anarchiste (Bakounine à Naples) qu’elle tentera de s’en détacher mais surtout le mouvement ouvrier en Italie est essentiellement celui de salariés et de saisonniers agricoles qui s’opposent aux propriétaires et aux fermiers.
A partir de là, les syndicats même devenus industriels vont conserver un véritable enracinement dans les régions et vont défendre ces régions dans leur ensemble, au-delà des distinctions sectorielles de métiers et de professions. Cette référence concrète vaut d’ailleurs aux syndicats italiens de compter encore aujourd’hui près de dix millions d’adhérents.
L’Italie reste ainsi fréquemment divisée en plusieurs sociétés (on a parlé de trois Italies). En cas d’exacerbation des conflits, elle se retrouve polarisée en deux camps opposés. Ces oppositions devraient pouvoir trouver dans l’Europe un contexte sinon d’harmonisation du moins d’articulation. Encore faudrait-il qu’il puisse y avoir en particulier chez les pays voisins de l’Italie une compréhension approfondie de ses difficultés spécifiques.
En 1994, lors d’un sondage de la revue Limes concernant les Italiens, la question posée était : “ Vous sentez-vous très orgueilleux d’être citoyen de votre ville, de votre région, Italien, Européen, citoyen du monde ? ”
Près de 72 % des personnes interrogées placèrent en tête leur fierté d’être italienne. (E. Gentile, in Bellanger, Civisme, Autrement). Elles mirent à 62 % leur fierté régionale et ensuite, à 51 % leur fierté d’être citadin de leur ville.
Ainsi les trois références, nationale, régionale, citadine se conjuguent plus qu’elles ne s’excluent. Cela n’a pas empêché les Italiens précisément sous l’influence de Ciampi de faire tout pour assurer l’entrée de l’Italie dans la zone Euro, allant pour cela jusqu’à payer un impôt supplémentaire.
En fait, le souci de Ciampi est bel et bien de passer par l’Europe pour faire renaître l’Italie nation. “Il n’a de cesse de rassurer les Italiens sur la respectabilité de leur histoire, de les cajoler comme membres d’une même nation”. Bien conscient de la gravité du problème, le philosophe Norberto Bobbio conclut : “Il est notre seul espoir”.
Cependant, l’Italie avance dans cette construction nationale. Elle le fait, on s’en doute, par la voie du Fédéralisme. Elle est constituée de vingt régions dont cinq “à statut spécial”. Ce sont le Val d’Aoste, le Trentin-Haut-Adige, le Frioul-Vénétie Julienne, et bien évidemment la Sardaigne et la Sicile. Elles jouissent d’une grande autonomie de gestion.
Le 7 octobre 2001, le Référendum a constitué une évolution dans le sens du Fédéralisme. Les régions ont à leur tête un gouverneur élu au suffrage universel. Elles disposent aussi d’un pouvoir législatif sur le commerce extérieur, l’enseignement, la protection civile et le crédit local.
Une prochaine étape pourrait être l’institution d’un Sénat des régions.

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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia