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3. Le citoyen espagnol, de la transition démocratique aux Autonomies

3. Le citoyen espagnol, de la transition démocratique aux Autonomies
1) La Transition démocratique
La transition de l’Espagne entre une longue dictature et la démocratie a fortement impressionné les Espagnols eux-mêmes et nombre d’étrangers. En effet, cette transition ne s’est étendue que sur sept ans : de novembre 1975 (mort du général Franco) à octobre 1982 (arrivée au pouvoir du parti socialiste espagnol PSOE). Elle a été baptisée de “modèle” dans les deux sens du terme. Un modèle à imiter : en effet, elle semble avoir constitué un équilibre exceptionnel tant du point de vue stratégique que du point de vue tactique.
Tactiquement, certains de ses acteurs ont souligné l’équilibre de sa progression en utilisant la métaphore de la bicyclette : “pour aller de l’avant il fallait pédaler suffisamment vite pour ne pas perdre l’équilibre mais pas trop pour ne pas quitter la route” (Bazzana Béatrice, Entretien avec Fernando Abril Martorell, Madrid, 18.04.1997; cité p. 347 dans Le “modèle” espagnol de transition et ses usages actuels, p. 343-387 in Jaffrelot Christophe, Démocraties d’ailleurs, Karthala, Paris.)
Enrique A. Baloyra (1987) ou Donald Share (1987) décrivent deux possibilités opposées.
On pouvait parvenir à la démocratie en “évitant toute précipitation”, “en échelonnant des réformes”.
Ou bien il fallait au contraire une évolution “assez rapide” pour ne pas heurter ceux qui espéraient un “réel changement”.
Dans la réalité, les Espagnols tentèrent d’associer les contraires à partir de l’idée de pacte. Ils ont donc forgé deux expressions la “réforma pactada” et la “ruptura pactada”. Cette dernière constituant un véritable oxymore politique en prétendant que la rupture elle-même peut faire l’objet d’un pacte. La stratégie était claire : tout devait pouvoir faire l’objet d’un pacte.
Dans les faits, il en allait autrement et B. Bazzana le dit clairement : la transition espagnole est “une transition négociée au sein des élites venus du franquisme et non directement avec l’opposition démocratique.... Ces négociations avaient lieu entre des franquistes réformistes qui exerçaient leurs pressions sur des franquistes continuistes “afin de leur faire accepter l’inévitable réforme en profondeur du régime qu’avait laissé Franco tout en leur promettant de sauvegarder l’essentiel : la monarchie et l’unité de l’Etat.” (Bazzana, p. 360, note 36).
La Commission des Neuf paraissait avoir été créée pour négocier la Réforme mais c’était une façade derrière laquelle “les décisions venaient directement du gouvernement sans qu’il y ait négociation avec l’opposition” (p. 363). B. Bazzana cite Guy Hermet (1987) qui fait très tôt la même analyse.
On peut d’ailleurs avoir confirmation de tout cela si l’on constate que les deux thèmes fondateurs d’une identité de la gauche espagnole - à savoir la revendication de la République et la défense du droit à l’autodétermination des peuples d’Espagne - ne parvinrent jamais à devenir des thèmes négociables.
Au contraire, les thèmes de la droite - à savoir la monarchie et l’unité nationale - l’emportèrent bel et bien.
Toutefois, aux élections législatives de juin 77, “le parti au gouvernement, l’Union du centre démocratique d’Adolfo Suarez n’obtint pas la majorité absolue des sièges”.
Dans le même temps, le succès de la gauche modérée faisait désormais apparaître le P.S.O.E. comme un interlocuteur incontournable.
Or, ce 15 juin 1977, le jour des élections et sans connaître leurs résultats, Adolfo Suarez s’exprima ainsi : “Qu’ils gouvernent [les socialistes] s’ils gagnent. Nous verrons s’ils y parviennent avec l’armée que nous avons” [d’après Alfonso Osorio, Trayectoria de un ministro de la Corona, Planeta, Barcelone, 1986, p. 137; cité par Bazzana in Jaffrelot, op. cit. p. 365.].

2) La persistance d’un déficit d’unité politique

A son tour, l’étude rigoureuse des faits doit être mise en perspective en fonction de l’histoire espagnole et de l’histoire européenne d’alors. Si l’historien peut définir comme un mythe la transition négociée, le fait que les détenteurs du pouvoir tiennent à donner cette image, est en lui-même un fait de première importance. Il s’agit de faire apparaître à l’opposition et au peuple le signe d’une bonne volonté démocratique.
Et celle-ci ne peut être crédible qu’en relation à l’effroyable guerre civile à laquelle tous les Espagnols se réfèrent mais aussi au fait que pendant les 40 ans de dictature, le monde a beaucoup changé.
Le processus de démocratisation s’est mis en place dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale dans les anciens pays fascistes, Allemagne, Italie, Japon. Trente ans après, le monde a évolué dans une perspective de domination des régulations économiques qui rendent les oppositions idéologiques du début du siècle beaucoup moins crédibles. Même si à cette époque, l’U.R.S.S. peut être encore pensée comme une menace pour l’Occident.
La situation espagnole n’est pas sans relation à la situation italienne avec toutefois d’importantes différences.
Dans les deux pays, la religion a joué un rôle important constituant une perspective unificatrice non politique. En Espagne, ce fut en raison d’une Reconquista de plusieurs siècles où des chrétiens s’opposaient à des musulmans. L’unité politique de l’Espagne ne s’est donc que très partiellement constituée.
Bien que première monarchie européenne de dimensions planétaires, l’Espagne, selon Luis Diez del Corral “n’est pas parvenue à s’ériger en nation moderne au sens propre du terme”. (Diez del Corral, Luis, El rapto de Europa, una interpretacion historica de nuestro tiempo, Madrid, Alianza Editorial, 1974, 2da ed., p. 136-143.
D’où à divers moments de l’histoire, des tentatives autoritaristes pour y parvenir.
Ainsi cette question de l’unité était encore au coeur de la transition démocratique. Comme on le sait, elle n’a pas été vraiment réglé, loin s’en faut, en dépit du prestige de la nouvelle monarchie constitutionnelle et d’un Etat désormais laïque mais depuis 1978.
p. 143 : L’État espagnol n’est laïc que depuis 1978.

Actuellement encore, on le sait, l’Espagne tente de se constituer comme une association de régions autonomes. Elle n’y est parvenue que partiellement. Elle représente donc un cas d’évolution inachevée qui pourra elle aussi se durcir ou s’articuler en fonction du développement ou du durcissement des échanges avec ses pays voisins de l’Europe et du Maghreb.

3) La question linguistique au coeur de l’Espagne, au coeur de l’Europe

Si le déficit d’unité politique de l’Espagne a des causes historiques anciennes et répétées, il s’exprime aujourd’hui très clairement dans la question linguistique. En effet, les régions catalanes et basques ont aussi construit leur identité autour de la pratique de leur langue. Il est particulièrement intéressant de souligner l’hypothèse générale de Miguel Siguan sur la relation entre la langue et l’identité. Pour lui, le nationalisme linguistique s’est inventé dans un contexte politique impérial. Dans celui-ci, la continuité de pratique de la langue originelle d’un peuple constituait une donnée irréductible de son identité et rendait concevable qu’une existence nationale puisse être dans l’avenir retrouvée ou obtenue. Comme l’Europe a connu de nombreuses situations où des royaumes et des empires exerçaient une domination sur des peuples qui les avaient précédés. Le nationalisme linguistique reste encore aujourd’hui à l’origine de l’existence de nombreuses langues européennes. Miguel Siguan recense treize langues officielles et une douzaine de langues minoritaires importantes. Il ajoute, qu’avec l’Europe élargie jusqu’à l’Oural, on aura encore vingt autres langues officielles et une autre douzaine de non officielles”. Il y a donc pour l’Europe un réel problème. Les politiques linguistiques des Etats européens demeurent d’ailleurs fort différentes. Siguan énumère quelques-unes d’entre elles : “monolinguisme portugais et allemand, avec une grande richesse dialectale en Allemagne, protection des minorités linguistiques au Royaume-Uni, autonomie et co-officialité linguistique, solution d’abord adoptée par l’Union soviétique, et reprise par l’Espagne, et que l’Italie applique aussi dans le Val d’Aoste et le haut Adige ; enfin fédéralismes linguistiques fort différents de la Suisse et de la Belgique. Le Luxembourg étant, lui, un Etat plurilingue. Cette variété de situations est, de fait rendue encore plus complexe par la réalité des langues des immigrés.”

4) Région, Nation, Europe : en convergence ?

L’importance de l’identité régionale et de l’identité linguistique ont conduit les Espagnols à l’expression de “nation culturelle”. En réalité, cette expression est plutôt l’occasion de poser une revendication politique. C’est elle qui s’exprime dans le principe d’autonomie (principio de autonomia). C’est ainsi que l’on peut lire dans la Constitution, non sans surprise si l’on n’est pas Espagnol : “Le vrai sujet de l’autonomie est la région encore appelée nation culturelle”.
La question qui se pose est celle d’une articulation entre la nation politique qui demeure l’Espagne et les politiques qu’entendent s’autoriser les autonomies. Autrefois, le philosophe espagnol Ortega Y Gasset, tenant compte du déficit d’unité de l’Espagne, en avait popularisé une image négative comme “Espana invertebrada”. Le Président de l’Autonomie de Valence entend lui répondre dans un ouvrage intitulé “El Acierto de Espana” et accompagné du “l’ossature d’une nation plurielle”. Il est résolument optimiste quant à l’articulation de la nation, des autonomies et de l’Europe. Il écrit : “Le processus de construction des autonomies, loin de constituer un facteur de désagrégation, a contribué de manière décisive à ce que la majeure partie des citoyens espagnol se sentent beaucoup plus près de leurs racines.....En tant que citoyens européens nous avons besoin de nous identifier à nos propres racines, pour ne pas oublier qui nous sommes et d’où nous v

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