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5. Paradoxale citoyenneté britannique

5. Paradoxale citoyenneté britannique
1) Une notion peu prégnante; un mot très employé
Il nous a paru plus prudent de faire appel à un “Britannique” plein d’humour pour définir la paradoxalité de la citoyenneté britannique. Bernard C Swift emprunte à George Bush une vision très élogieuse du citoyen “individu libre, actif, sociable, indépendant, engagé de façon compréhensive avec ses semblables et non un quelconque subordonné. Bush concluait pompeusement “nous sommes des citoyens et non des sujets”. Swift le reconnaît : “C’est là une simple évidence aux Etats Unis comme en France mais au Royaume Uni, on ne passe pas des nuits blanches à se tourmenter l’esprit de questions sur les droits et les obligations du sujet et du citoyen” 126 - “Au Royaume Uni l’idée de citoyenneté est, au fond, peu répandue; elle demeure théorique : citoyen ou sujet, peu importe, car une longue tradition de respect pour la liberté individuelle, à partir de la Grande Charte de 1215, devenue mythologique, devance l’invention d’une citoyenneté pour ainsi dire républicaine”.
De nouveau, contrairement aux Etats-Unis, où la cérémonie d’accès à la citoyenneté “est une fête splendide réunissant de nouveaux citoyens”, au Royaume Uni, la cérémonie d’obtention de la citoyenneté est “une affaire technique, morne, essentiellement bureaucratique”. Pourtant, si la notion de citoyenneté ne fait pas recette, concrètement ou, si l’on préfère, empiriquement, les usages du terme “citoyen” dans la langue courante sont fréquents et très variables. On peut évoquer ainsi les titulaires d’un passeport britannique même s’ils n’habitent pas au Royaume Uni, ceux qui ont un droit de vote, les habitants de Londres, les consommateurs de services publics qui s’en plaignent (“Citizen’s Charter”), ceux qui demandent à être conseillés sur leurs droits (Citizens’ Advice Bureaux”) ou encore les personnes âgées auxquelles on applique le nouvel euphémisme de “senior citizen”. Enfin, un citoyen, c’est aussi un particulier qui arrête un malfaiteur (“citizen’s arrest”).

2) Des orientations historiques successives différentes et conservées !
En fait le débat est plus général. Les “Britanniques” ont résolu les problèmes au fur et à mesure qu’ils les ont rencontrés au cours de l’histoire. Ainsi quand leurs aristocrates souhaitaient se prémunir contre un possible absolutisme royal, ils s’en donnaient les moyens sans en faire une théorie. Cependant, finalement, ils mettaient en oeuvre une invention capitale pour la démocratie, celle d’un Parlement. On n’instituait pas encore pour autant une démocratie et une citoyenneté. Tout cela s’enchaînera plus tard. D’autant que c’est à travers le primat des activités économiques que le politique a évolué. Et non comme en France, en restant dans l’ordre d’un politique dominant, qu’il s’agisse de l’Ancien Régime royal ou du nouveau régime républicain. En France, un terme distinctif comme celui de citoyen était indispensable pour marquer la rupture. A l’opposé en Grande Bretagne, “la constitution britannique - plus précisément, la situation constitutionnelle du Royaume-Uni” - peut être vue comme “un enchevêtrement d’anomalies”. C’est simplement le fruit d’une accumulation de décisions historiques successives devenues ensuite peu compatibles.
Swift se fait un malin plaisir d’en préciser quelques unes : “Vivre sous une monarchie constitutionnelle sans avoir de constitution écrite... enlever des pouvoirs au souverain tout en investissant ces pouvoirs dans un Premier ministre non pas élu mais nommé par le souverain...Pour les ressortissants du pays, être à la fois sujet et apparemment citoyen... confondre l’Angleterre et la Grande Bretagne comme on le fait couramment en Grande Bretagne...croire à la liberté religieuse des individus, en même temps retenir une Église d’Angleterre dont le souverain est le chef... et garder en vigueur dans les lois l’article qui impose une succession protestante en jugeant bon quand même d’interdire en plus au souverain le mariage avec un ou une catholique.”
Dernière anomalie toute récente : en 1707, il y avait deux Parlements indépendants, l’un pour l’Angleterre, l’autre pour l’Écosse. “Cette distinction fut annulée pour créer un seul parlement britannique. En 1999, c’est ce parlement qui crée un parlement écossais mais il ne crée pas pour autant un parlement anglais”.

3) Un recensement en Grande-Bretagne : Où est le Britannique ?
Après cette indifférence relative concernant la distinction entre citoyen britannique et sujet de sa Majesté britannique, une seconde précision capitale s’impose concernant la nationalité. Étant donné qu’au Royaume Uni, l’Etat comporte quatre “nations” démographiquement fort inégales - anglaise, écossaise, galloise et irlandaise - le concept de l’Etat nation n’a qu’une valeur restreinte. Cependant en Angleterre, l’idée de l’Etat-Nation britannique est souvent confondue avec celle d’une nation anglaise. Ainsi, en 1999 encore, la direction de la BBC est obligée de rappeler à ses employés qu’ils ne doivent pas se référer à la nation lorsqu’il s’agit du Royaume-Uni puisque ce territoire ne représente pas qu’une seule nation.
Dans la réalité les choses sont encore plus compliquées. Ainsi, “Dans le recensement du 29 avril 2001, les Britanniques ont été obligés de répondre à des questions comme celles-ci : “dans quel pays êtes vous né ? A quel groupe ethnique appartenez vous ? Quant aux “pays” d’origine, le choix dans la version écossaise du formulaire était : l’Écosse, l’Angleterre, le Pays de Galles, l’Irlande du nord, la République d’Irlande et “ailleurs”. La répartition par groupes “ethniques” commençait par “Blanc”, suivi en Écosse, de “écossais” “autre groupe britannique”, “irlandais” et “autre groupe blanc”. Par contre, dans les versions anglaise et galloise du formulaire, le choix “ethnique blanc” se limitait à “britannique”, “irlandais” et “autre groupe blanc”, si bien qu’on ne précisait pas les origines anglaise, galloise, écossaise”. Enfin, on a beau chercher, on ne trouve dans les formulaires du recensement ni “citoyen, ni citoyenneté, ni aucune référence à la nation et à la nationalité”.
Swift évoque le rapport “Runnymede”, du nom du lieu de signature de la Grande Charte. Ce rapport d’octobre 2000 traite des identités ethniques en Grande-Bretagne (32). Il y est précisé que le terme de britannique n’est convenable qu’à condition d’être qualifié : Britannique noir, Britannique indien, Britannique musulman, et ainsi de suite..” Pour finir, Swift se demande si Norman Davies dans son livre “Les Iles : une histoire” (23) n’a pas raison d’écrire que “la Grande Bretagne n’existe pas en tant qu’Etat-Nation, elle n’existait pas et n’avait jamais existé”. Toutefois, pour Davies, si l’Etat britannique doit s’effondrer, “la culture britannique, ou plutôt les cultures nationales des habitants des “Iles”, n’en demeurent pas moins vivantes et fécondes : il cite qualités et traditions dont les Britanniques et surtout les Anglais se félicitent : l’esprit de tolérance, l’originalité, un détachement interrogateur, l’entêtement, un certain esprit frondeur, les échos de la Grande Charte, l’Habeas Corpus, le jugement par jury.”(27).
On comprendra mieux que la Presse britannique se soit fortement élevée contre le projet d’imposer de nouveau au citoyen britannique la possession d’une carte d’identité lors de ses déplacements. Le Monde en rend compte en soulignant que “Le retour possible de ce document inquiète un pays où il a été supprimé, il y a 50 ans, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale”. Il avait été à l’époque “jugé nuisible aux bonnes relations entre la police et les citoyens”... “les principaux quotidiens outre-Manche mettent sérieusement en doute l’efficacité et l’utilité de ce document nommé “carte de droits” et qui serait “mis en place dans les deux années à venir”. Pour des sujets britanniques, “extrêmement chatouilleux sur la question des libertés individuelles, ce document pourrait entraîner des intrusions dans leur vie privée”. Pour The Herald, “le droit de chacun de circuler sans entrave est trop précieux et a été trop difficilement gagné pour être troqué contre un bout de plastique”. (Le Monde, “La carte d’identité vue par la presse britannique”, mardi 9 juillet 2002, p. 15)

4) Le Britannique en citoyen européen
Sa Majesté la Reine du Royaume Uni a bien signé la résolution du Préambule du Traité de Maastricht proposant d’établir une “citoyenneté commune aux ressortissants de tous les pays d’Europe”. (Swift, p. 120).
En raison des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales énoncés dans la Convention Européenne ratifiée à Londres en 1951, le citoyen britannique avait la possibilité de faire appel à la Cour Européenne de Strasbourg. A partir de 2000, la considération de ses appels judiciaires peut désormais relever des Tribunaux britanniques. En octobre de la même année, l’hebdomadaire The Tablet consacre un éditorial à la Convention, sous le titre “non plus sujets mais citoyens (17).
En raison de cette loi, selon l’éditorialiste non dépourvu d’humour, “les Britanniques sont enfin devenus des “citoyens” de leur pays”. Ils ne doivent plus être considérés comme les récepteurs passifs d’un don de justice gracieusement conférés d’en haut; au contraire, leurs revendications sont désormais basées sur la dignité de leur propre statut de citoyen national, consacré par la Convention européenne” (Swift, p. 130).
On voit bien que le citoyen britannique a lui aussi des problèmes d’articulation entre région, nation et Europe. Certains pensent pouvoir les résoudre aisément.
C’est ainsi que le premier “First Minister” écossais, Donald Dewar, affirma dans un discours prononcé à Dublin (31) quinze jours avant sa mort : “on me demande ce que je suis, je suis Écossais et citoyen du Royaume-Uni, et je m’intéresse profondément à l’avenir de l’Union européenne”. (Swift, 134)
De son côté, le journaliste Esler avait déjà posé au ministre de l’Intérieur, Jack Str

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