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6. Nations et citoyennetés dans l’Europe médiane

6. Nations et citoyennetés dans l’Europe médiane
L’implosion de l’U.R.S.S. a libéré tout un ensemble de sociétés européennes. On convient maintenant de les réunir sous l’appellation d’Europe médiane. Il s’agit d’un ensemble géohistorique non dépourvu de cohérence qui correspond relativement à ce que Joseph Szucs (1985) nommait “la troisième Europe”. Pour s’exprimer ainsi, il opposait une Europe occidentale et une Europe de l’est essentiellement centrée sur la Russie. Il distinguait l’absolutisme de l’ouest et celui de l’est, d’abord à partir d’une remarque d’Anderson (1974) qualifiant le premier de “compensation à la disparition du servage” et le second de “moyen pour la consolidation du servage”. Située au milieu, la troisième Europe était sans cesse perturbée par les évolutions opposées de l’est et celles de l’ouest.
On trouve une manière complémentaire de définir l’Europe médiane chez Yves Lacoste (1998). Tout d’abord, il souligne que si “pour la première fois depuis longtemps les nations de l’Europe médiane sont relativement libres d’envisager leur indépendance”, on ne saurait pour autant sous-estimer “l’héritage des anciennes rivalités géopolitiques, le brusque passage d’un régime d’Etat collectiviste à une économie “libérale” et les contraintes de la mondialisation dont l’Allemagne avec sa puissance économique est le principal relais”.
Cela signifie que l’Europe médiane se voit aujourd’hui définie par un entrecroisement plus complexe de problématiques que l’Europe occidentale elle-même. L’évolution difficile de l’ex-Yougoslavie devrait l’avoir prouvé : les pays de l’Europe médiane sont un réservoir de difficultés pour la construction d’une Europe unie. Ce n’est pas pour dire qu’il faut renoncer mais au contraire pour souligner qu’un effort supplémentaire de connaissance, de compréhension et d’action est nécessaire. Pour s’orienter dans ce travail, on devra recourir à une géohistoire nous permettant de resituer l’enchevêtrement des problématiques. Y. Lacoste, avec d’autres, souligne une première piste fondamentale.
L’Europe médiane est un vaste espace dans lequel “les rivalités impériales se sont développées assez tardivement au XVIIIe siècle, et on peut dire qu’elles ont duré jusqu’à une époque très récente”.
Il souligne que c’est jusqu’à “quatre empires qui se sont affrontés : l’empire ottoman qui conquiert tout le sud est de l’Europe au XVe-XVIe siècles; l’empire d’Autriche qui, après le siège de Vienne par les Turcs au XVIIe siècle, lance au XVIIIe sa contre-offensive victorieuse; l’empire russe qui, au début du XVIIIe siècle, parvient à conquérir l’Ukraine et un débouché sur la Baltique avant de s’emparer d’une grande partie de la Pologne; et enfin, au XIXe siècle, l’empire allemand organisé par la Prusse.
Lacoste conclut : “ces quatre empires se sont disputés, surtout depuis le XIXe siècle, territoires et zones d’influence. Ces rivalités impériales ont utilisé les luttes menées par les différents peuples pour leur indépendance et la conquête de leur territoire national”.
Tout cela a entraîné, au long des siècles, une grande instabilité des frontières, de brutales mutations identitaires des peuples, des déportations de populations et même, pendant près d’un siècle et demi (1772-1918), la disparition d’un ancien et vaste État comme la Pologne.
C’est seulement avec la Première Guerre mondiale que les quatre empires sont mis en difficulté. L’empire austro-hongrois s’effondre, l’empire allemand connaît la défaite, l’empire russe a été renversé par la Révolution, l’empire ottoman lui aussi s’effondre, remplacé par la Turquie, dès 1920.
Pourtant, avec la Seconde Guerre mondiale, l’Europe médiane presque entière va se retrouver dans la dépendance de l’U.R.S.S.
L’Europe médiane d’aujourd’hui est ainsi confrontée à des situations qui, quotidiennement, lui rappellent des changements identitaires consécutifs aux affrontements des empires.
Aleksander Kwasniewsky, président de la République de Pologne, jusqu’en octobre 2005, souligne combien les villes de son pays ont pu être marquées par l’histoire. Il les nomme même avec leur double appellation, polonaise et allemande : Gdansk/ Dantzig; Wroclaw/ Breslau; Kolobrzeg/ Kolberg.
On peut dire que les nations et les citoyennetés des pays de l’Europe médiane vont se trouver prises dans un profond renouvellement aussi bien politique qu’économique et ce renouvellement demandera une grande connaissance de leurs racines historiques complexes et une grande attention aux difficultés économiques qui ne manqueraient pas de raviver les positions hostiles d’autrefois.
Ce ne sont pas là des suppositions gratuites. Ce qui s’est passé en ex-Yougoslavie est déjà présent jusqu’ici sous une forme moins vive dans d’autres régions de l’Europe médiane.
Par exemple, Vilna fut une grande ville polonaise. La Pologne et la Lituanie furent unies pendant plusieurs siècles. Cependant, aujourd’hui, en dépit des volontés d’arrangement des Etats, les populations maintiennent des hostilités vivaces.
Nombre d’habitants actuels, majoritairement russes et lituaniens, de Vilna, font la guerre à tout ce qui est polonais. L’embryon d’université polonaise parvient difficilement à se maintenir à Vilna. Elle est dans l’impossibilité d’afficher son nom, celui-ci se voyant aussitôt détruit.
Diverses parades peuvent être trouvées. On soulignera celle de la mise en place d’un éducatif européen. La Pologne et l’Allemagne ont ainsi créé un Office germano-polonais sur le modèle de l’Office franco-allemand.

Pour travailler dans ce sens, il convient d’abord de se rendre compte que les pays de l’Europe médiane sont les produits de deux grandes ruptures historiques qui, toutes deux, peuvent dans leur mémoire et dans leur conscience apparaître comme de purs rapports de force dépourvus de toute rationalité. En effet, ces ruptures leur sont largement arrivées en extériorité plus qu’ils n’y ont participé pour l’essentiel.

La rupture la plus proche qu’ils sont encore en train de vivre est celle qui résulte de l’effondrement de l’U.R.S.S. Du fait de cette rupture, ils sont conviés à un nouveau type de société dont ils se sont donné, dans leur passé récent, et encore aujourd’hui, une représentation partiellement inadéquate.
La situation peut apparaître comme plus facile pour les pays qui avaient contribué d’eux-mêmes à leur propre histoire, au travers d’actes manifestes d’opposition à l’égard de l’U.R.S.S.
C’est le cas pour la Hongrie en 1956, pour la Tchécoslovaquie en 1968 et pour la Pologne en 1956 et en 1980 avec Solidarnosc.
Toutefois, cela ne résout pas les difficiles questions qui se posent à eux dans ces nouveaux rapports avec une Europe de l’ouest largement engagée dans la mondialisation. La précédente rupture est précisément celle qui a mis brutalement ces pays dans la dépendance de l’U.R.S.S. à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale.

Là aussi c’était une rupture radicale, leur histoire spécifique était expulsée au bénéfice du commencement radical que pouvait être l’ère communiste.
Ce qu’il faut comprendre c’est que si ces pays doivent remonter, au-delà de ces deux ruptures, pour retrouver leur histoire propre et, en même temps, s’adapter aux exigences européennes et mondiales actuelles, la pression qui en résulte sur leurs capacités de reconstruction identitaire risque de dépasser les possibilités d’évolution habituelle des personnes et des pays.
Le risque est grand que ces pays se voient une nouvelle fois rejetés, méprisés. Si les pays de l’Europe occidentale comprennent cette situation, ils feront tout pour que cette période difficile puisse devenir celle d’une instauration profonde de la démocratie. Comme le souligne Patrick Michel (2000) : “L’effondrement du communisme pourrait bien alors préluder à un redéploiement de la démocratie. Il s’agirait là d’une nouvelle étape dans une histoire longue qui contraindrait à repenser l’ensemble de cette histoire”.
Maintenant, voyons ce qu’il en est de la Nation et de la citoyenneté en Pologne.

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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia