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6. La transitologie : le local, le global et leurs médiations

6. La transitologie : le local, le global et leurs médiations
Les évolutions des grandes formes sociétales humaines ne se font pas dans des laps de temps courts. Sans doute, au moment où certains seuils sont franchis, on peut avoir l’impression d’un bouleversement décisif. C’est à la fois vrai et faux. Vrai, parce qu’une rupture, une discontinuité, ont bien eu lieu. Faux, parce qu’à côté des nouveautés apparues, des données anciennes vont persister sous leurs formes originales mais aussi sous leurs formes modifiées.
On n’a donc jamais des étapes tranchées entre un avant et un après, mais des données anciennes qui vont progressivement se transformer au contact des données nouvelles, par le jeu des accommodations et des assimilations. Ainsi vont continuer à se constituer des formes sociétales mixtes et complexes qui recèleront toujours des possibilités de graves conflits entre elles.
Si nous restons dans une logique élémentaire, à travers laquelle nous donnons raison soit au passé, soit au présent, nous perdons toutes chances de comprendre comment des catastrophes ne cessent d’apparaître. Nous pensons toujours soit qu’elles ne sont plus prévues soit que nous saurons les éviter.
Il en va clairement ainsi encore aujourd’hui, aussi bien en Europe que dans le monde. Les événements des Balkans ont été pourtant un signal de notre incompréhension de la diversité conflictuelle de l’Europe. Les mouvements d’extrême-droite qui se maintiennent en Europe devraient en être un autre.
Chaque pays est à un moment différent d’évolution. Il nous faut prendre conscience de cette hétérochronie et de ses conséquences sur la difficulté des échanges et des négociations. De meilleures communications, de meilleures compréhensions devraient pouvoir s’appuyer sur une discipline récente et parfois trop simplifiée : “la transitologie”.
Aujourd’hui, l’une de ses tâches fondamentales devrait être d’établir comment chaque pays européen pourra poursuivre, avec les autres, son propre chemin en direction d’une citoyenneté européenne ouverte.
Une telle citoyenneté ne sera possible que si elle peut se construire dans la multiplicité des échanges des personnes, des groupes, des organismes et des sociétés qui composent aujourd’hui l’Europe. Certes, une monnaie commune, une Constitution, sont des éléments de cette unité européenne.
Ce n’est pas tant leur extériorité ou leur abstraction qu’il faut critiquer, elles sont inévitables. Par contre, elles ne peuvent devenir vraiment symboliques que si elles trouvent leur correspondance dans un ensemble d’aventures concrètement poursuivies, et même conflictuellement si c’est de façon non destructrice.
Cela comporte la référence aux multiples histoires passées, au devoir de mémoire qu’on leur doit, au sens partagé qu’il faut être aujourd’hui en mesure de leur donner.
En effet, le devoir de mémoire des événements et des personnes est premier et dernier si on le prend au sens fort. C’est-à-dire celui d’un respect qui lie les vivants et les morts à travers une réciprocité toujours déséquilibrée entre le don que les morts nous ont fait de leur vie, et le don de vie que nous faisons à leur mort.
Le travail de mémoire, en raison de sa sacralité, ne saurait être épuisé comme tel. Il doit de ce fait constituer une exigence d’intelligibilité poursuivie concernant le passé tragique de l’Europe.
De ce fait, la compréhension interculturelle de l’Europe a une fonction profondément anticipatrice, tournée vers l’avenir.
Elle doit permettre de trouver l’équilibre d’une vie ensemble autorisant chacun à se référer à sa singularité d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Sans cela les sociétés et leurs membres, risquent de devenir de simples sujets de l’économique comme ils ont été hier de simples sujets des rois.
La citoyenneté redeviendrait une conquête à faire si nous oublions qu’elle a du être conquise hier. Elle doit l’être encore aujourd’hui dans des formes nouvelles échappant au dilemme inclusion-exclusion.
Cela ne sera pas possible dans une Europe cherchant à tout prix sa puissance dans son homogénéisation. Cela le sera dans une Europe s’inventant dans l’unité profonde de ses diversités.

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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia