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2. Civilisation(s) et culture(s) et genèses des nations

2. Civilisation(s) et culture(s) et genèses des nations.
On ne peut manquer d’être impressionnés par la réapparition continuelle de polémiques concernant les civilisations et les cultures. Ce fut le cas lors de la rédaction d’une Constitution européenne quand la question se posa de savoir s’il fallait mentionner ou non les racines chrétiennes de l’Europe. Ce fut de nouveau le cas, en 2007, quand le président de la République française, dans un discours à Dakar, donna l’impression que l’homme africain « n’était pas assez entré dans l’histoire ». On pouvait en déduire que la civilisation en Afrique ne pouvait pas être au même niveau qu’ailleurs. De fait, en 2012, le ministre français de l’intérieur et des cultes précisait : « pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas… il y a des civilisations que nous préférons ». Ces polémiques politiques, reconduites et répétitives, tiennent au fait que les notions de « culture » et de « civilisation » restent traversées par des oppositions difficilement réductibles sur lesquelles nous reviendrons. Voyons d’abord l’introduction historique de ces concepts dans les langues européennes.

Mauviel (p.91) précise que selon Emmanuel Hirsch, en langue allemande, « c’est sans doute Samuel Pufendorf (1632-1694), l’un des pères fondateurs de l’Aufklärung, qui usa le premier du terme « Kultur ». En français, avant le XVIIIe siècle, A. Rey (2005 : 1580) précise qu’on emploie le substantif « civilité » qui s’apparente à l’ancienne « courtoisie médiévale ». Le mot italien pour exprimer l’idée de civilisation est d’ailleurs demeuré « civiltà ». C’est dans le 3e quart du XVIIIe siècle, qu’apparaissent « civilisation » en France et « civilization » en Grande-Bretagne.

Maurice Mauviel (p.94) signale que Lucien Febvre, découvre le mot « civilisation » au singulier, dans une œuvre posthume de Boulanger (1766), l’auteur étant décédé en 1759. Emile Benveniste (1962) signale la présence du terme « une dizaine d’années plus tôt dans l’Ami des hommes ou Traité de la population du Marquis de Mirabeau, paru en 1757… Le terme est admis au Dictionnaire de l’Académie en 1798 ». Quant au terme anglais « civilization » « il serait attesté en langue anglaise en 1772 ». Cependant, Maurice Mauviel précise encore que « les verbes « civiliser » et « to civilize », les participes passés « civilisé » et « civilized » sont apparus bien avant le substantif ». Des textes de Montaigne et de Descartes en témoignent.

Par la suite se structure, avec déjà le premier Herder, l’opposition entre civilisation et culture. Cela vient des orientations sociétales différentes de la France et de l’Allemagne comme l’a bien montré Norbert Elias (1989). A partir de l’idée d’une histoire universelle de Kant (1784), il y aura opposition entre Zivilisation et Kultur. Selon Alain Rey (2005) : « Bientôt, l’opposition des deux termes devient plus souvent polémique que scientifique… Zivilisation représente l’emprunt à la notion française issue des Lumières, universaliste, rationaliste et humaniste alors que Kultur représente le style et le génie de la nation allemande, voire l’esprit de ce peuple (Volkgeist) ».

C’est là, aussi, un effet lié aux destins différents des couches sociales. En Allemagne, la bourgeoisie montante cultivée se met en avant et s’oppose à la noblesse. Elle critique indirectement cette dernière au travers d’une critique de la noblesse française dont la prétendue civilisation ne consiste qu’en « manières » et en « maniérismes ».

Mauviel (p.10-11) souligne qu’avec la gloire que lui procure la proclamation de l’Empire allemand, à Versailles, le 18 janvier 1871, l’Allemagne consacre « Kultur ». Leo Frobenius (1921) définit celle-ci comme un être vivant qui enveloppe et éclaire toutes les attitudes et les conduites d’un peuple… Le mot clé se répand dans les chaires universitaires de Göttingen, Bonn, Königsberg, Berlin.

La réception du terme fut plus contrasté en Amérique latine. Maurice Mauviel nous réfère au grand folkloriste brésilien Luis da Camara Cascudo qui dans « Civilizaçâo E Cultura », fit la lumière sur ce qui mit aux prises les adeptes du nouveau vocable magique allemand et les fidèles de l’ancien. Dans certains pays, le mot « Civilizaçâo » fut même banni de certains dictionnaires universitaires. En Europe, la Grande-Bretagne résiste. En effet, contrairement aux Etats-Unis qui disposait d’une anthropologie culturelle, la Grande Bretagne développait une anthropologie sociale. D’ailleurs, quand « Oswald Spengler (1880-1936) écrivait : « Haute Culture », Arnold Toynbee (1889-1975) répliquait « Civilization ».

En France, la résistance apparaît clairement aussi. E. B. Tylor publie Primitive culture (1871), dont la traduction française est Civilisation primitive en 2 tomes (1876, 1878). Marcel Mauss traduit Kulturkreislehre par « cercles de civilisation ». Enfin, Patterns of Cultures de Ruth Benedict (1934) paraît sous le titre Echantillons de civilisation (1950).

Reprenons les questions de fond. Si les polémiques politiques que nous avons signalées ne cessent de réapparaître, c’est aussi parce que la clarification des concepts de civilisation et de culture apparaît singulièrement difficile. Il y a par exemple opposition entre l’unité et la pluralité. On dit « la » civilisation et « les » civilisations comme « la » culture et « les » cultures. On est bien déjà là en présence de cette construction antagoniste de la notion de culture. C’est compréhensible dans la mesure où elle est bien obligée de tenir compte des antagonismes de la réalité.

Si aujourd’hui, on ne parle plus de race mais de l’espèce humaine, l’unification culturelle de cette espèce n’est pas acquise. C’est là sans doute une donnée que l’on peut voir comme positive. La genèse culturelle de l’espèce humaine ne peut se poursuivre qu’en échappant aux deux menaces – celle de morcellements, de dispersions, de disséminations, facteurs d’incommunicabilité ; – et celle de l’unification forcée, du rétrécissement, de la rigidité, facteurs d’appauvrissement.

Pareillement, on voit bien que les notions de civilisation et de culture sont irréductiblement traversées par une autre opposition, entre le domaine du factuel et le domaine de l’éthique. Maurice Mauviel met en évidence cette prise de conscience chez Lucien Febvre. En effet, celui-ci souligne que quand on parle de civilisation, c’est « en ayant bien dans l’esprit un jugement de valeur ». Pourtant, les choses vont changer. Lucien Febvre évoque, à cet égard, la conception ethnographique formulée par Alfredo Niceforo (1921). Mauviel cite encore Febvre : « La notion d’une civilisation des non civilisés est courante… On verrait sans émoi un archéologue traiter de la civilisation des Huns – de ces Huns dont nous apprîmes naguère qu’ils furent les fléaux de la civilisation ». A juste titre, l’historien s’inquiète de notre langue française, « réputée claire et logique alors qu’un même mot y désigne aujourd’hui deux notions très différentes et presque contradictoires ». En effet, dans le premier cas, la civilisation est une valeur qui peut être haute ou basse. Dans le second cas, elle est simplement un fait humain.

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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia