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3. Individus et sociétés moins opposés que reliés

3. Individus et sociétés moins opposés que reliés.
La dimension collective a été longtemps mise en avant dans les genèses et les productions culturelles. Elle est clairement visible à la source des formes successives des sociétés. Elle a même conduit certains à poser les cultures comme des « systèmes de programmation » des individus. Le psychosociologue néerlandais Geert Hofstede a même affiché cette notion de « programmation mentale » sur la couverture de son principal ouvrage. Un certain nombre de besoins humains – de stabilité, de reconnaissance, d’assurance identitaire – se sont en effet bien accommodés de conduites prescrites acquises par l’éducation et souvent ritualisées. Cependant, on a dénoncé cette essentialisation, cette réification des cultures comme idéologie culturaliste. D’où une réaction en faveur de la dimension individuelle de la culture. L’ethnométhodologie a pris acte de ces transformations. Elle s’est opposée aux prétentions des sociologues qui pensaient pouvoir déterminer les conduites des individus à partir des structures sociales. Elle a proposé un retour à l’expérience en faisant l’hypothèse que les phénomènes quotidiens, microculturels, étaient mal compris, déformés, sous-estimés, quand on les observait avec la grille sociologique macroculturelle.

L’ethnométhodologie trouve que la sociologie se focalise trop sur des notions telles que normes, règles, structures pour en faire un ensemble de déterminants extérieurs, indépendants des interactions individuelles qui sont davantage sources des cultures.

Pour Garfinkel et Sacks (1970), « les faits sociaux sont les accomplissements des membres… Même l’apparente stabilité de l’organisation sociale est continuellement créée ». Au lieu de faire l’hypothèse que les acteurs suivent des règles, l’ethnométhodologie cherche à mettre en évidence les méthodes par lesquelles ces acteurs « actualisent » les règles ou les inventent : « Les acteurs interprètent la réalité sociale et inventent la vie dans un bricolage permanent… ils produisent et traitent l’information dans les échanges … ils utilisent le langage comme une ressource … ils fabriquent un monde « raisonnable » afin de pouvoir y vivre. »

Ces positions que l’on met souvent au seul compte de l’ethnométhodologie sont présentes dans bien d’autres travaux. Les études détaillées entreprises par Maurice Mauviel (p.116) permettent de s’en rendre compte. Il rappelle que : « pendant un certain temps, la théorie dite des niveaux avait placé au sommet de la hiérarchie les phénomènes sociaux et culturels envisagés sous l’angle collectif ». Il précise que Leslie White, qui publia surtout entre 1949 et 1959, « fut l’un des représentants notoires de cette façon de voir les choses ».

Dès 1927, Sapir déplore cette dominance excessive de la dimension collective : « l’anthropologie culturelle met l’accent sur les traditions du groupe aux dépens des fluctuations du comportement individuel ». En 1932, il souligne qu’il faut la corriger : « Le véritable lieu de la culture, ce sont les interactions individuelles auxquelles chacun participe … chaque individu est donc… le représentant d’au moins une sous-culture, surgeon de la culture du groupe auquel il appartient ».

En 1955, Georges Kelly insiste sur l’activité, voire la créativité du sujet, à l’égard de ses ressources culturelles. En 1957, Anthony Wallace critique la personnalité de base en montrant que les traits culturels communs n’y sont pas si nombreux. Il propose le concept de « personnalité modale ». En 1958, Th. Schwartz propose d’étudier l’évolution des cultures selon deux niveaux, proposition à laquelle se rallie Margaret Mead en 1960. Pour la macroévolution, ils proposent le concept « multiverse » insistant sur la diversité, et pour la microévolution le concept « idioverse » insistant sur les singularités individuelles.

En 1964, Morris Opler juge nécessaire de dénoncer : « l’échec relatif d’une conception monolithique de la culture agissant sur l’individu de façon mécanique… L’homme modèle sa matière culturelle ». En 1965, Goodenough présente l’individu comme un « sélectionneur d’identités ». Cette référence à l’individu et à sa diversité est aussi une visée classique des stratégies économiques désireuses de stimuler les créateurs scientifiques et techniques, les entrepreneurs, les commerciaux et les consommateurs. En France, autour de 1968, l’individu est également au programme des penseurs révolutionnaires désireux de le soustraire au principe de réalité freudien.

Dans L’Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie », Deleuze et Guattari (1972) veulent affaiblir les dominations sociales en s’inspirant non plus du névrosé mais du psychotique. Il s’agit de libérer l’individu en revalorisant ses fantasmes contre ses « déterminations sociales ». Dany-Robert Dufour (2011 : 234) développe leur point de vue : « Je est non seulement un autre… Je est une tribu, une clameur, une meute, un peuple. Dans ce cas, il n’y a plus besoin de la politique dans la polis puisque, de toute façon, je suis à moi tout seul tout un peuple ».

Pour Deleuze et Guattari (1980 : 134-135) : « C’est la variation continue qui constitue le devenir minoritaire de tout le monde, par opposition au Fait majoritaire de Personne… C’est en utilisant beaucoup d’éléments de minorité, en les collectant, en les conjuguant qu’on invente un devenir spécifique, autonome, imprévu ». Une telle formulation deleuzienne pourrait pratiquement rendre compte du programme de bien des chercheurs, aujourd’hui, soucieux d’une conception de la culture marquée par des stratégies interindividuelles.

Dans des cas extrêmes, on peut voir se manifester un désir d’aller jusqu’à la suppression de la notion de culture. Jadis, Jacques Ardoino l’avait envisagé avant d’y renoncer. Aujourd’hui, Fred Dervin (2011 : 123) regrette de ne pouvoir se passer de la notion d’interculturalité. Toutefois, il précise qu’il travaille « à partir de l’idée d’un interculturel sans culture… ».

On a pu noter qu’à mesure que les interactions individuelles étaient mieux considérées dans la genèse de la culture, l’exigence d’un équilibre se faisait sentir. Après avoir exagéré la dimension collective, on privilégiait de manière excessive la dimension individuelle. Pour comprendre la complexité du réel social et sociétal, il fallait restaurer la part de la dimension collective. On voit bien encore ici comment les analyses précises et prolongées de Maurice Mauviel ne cessent de nous incliner régulièrement, sans même le chercher, vers une conception profondément antagoniste de la culture.

L’accent, selon les moments et les lieux, sera mis davantage sur la dimension collective ou sur la dimension individuelle. Selon les moments vécus par les observateurs et les chercheurs, ils seront plus ou moins conduits à négliger l’une des deux dimensions. Dans une genèse de la culture sur le long terme, ce n’est plus possible.

Soulignons quelques faits historiques concernant la notion d’individu. Les travaux d’Emmanuel Todd montrent que l’individu est déjà là dans les sociétés communautaires et tribales. Il y bénéficie de plus de liberté et de plus d’égalité, en particulier dans la relation des hommes et des femmes que ça n’est le cas dans les royaumes et les empires qui allaient émerger.

Par la suite, la situation devait se modifier en raison du remplacement du sujet des royaumes par le citoyen démocratique ou républicain. En même temps, l’économie et l’information davantage développées allaient offrir à l’individu de nouvelles marges d’action.

Toutefois, aujourd’hui, Dany-Robert Dufour estime, pour sa part, qu’aucune société n’a pu vraiment faire advenir l’individu. Pour lui, « l’individu qui vient… après le libéralisme » sera peut être là demain mais seulement s’il peut se construire une nouvelle culture politique contrôlant l’économie financière. Jeremy Rifkin (2011) est un peu plus optimiste. Selon lui, le pouvoir de centralisation résultant de la seconde révolution industrielle devrait diminuer au profit du pouvoir latéral résultant de la troisième révolution industrielle, celle d’internet et des énergies renouvelables. On le voit, ces contributions de Mauviel, auxquelles nous associons celles toutes récentes de Dufour et de Rifkin, conduisent à comprendre que les deux dimensions de l’individuel et du collectif sont constamment à l’œuvre en équilibre et en déséquilibre dans la genèse des cultures humaines.

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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia