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4. Vers une conception antagoniste de la culture

4. Vers une conception antagoniste de la culture.
Etant donné l’étendue, la rigueur, la profondeur des analyses conduites par Maurice Mauviel, il n’est ni possible, ni souhaitable de prétendre les résumer ici, il faut les lire. Nous allons toutefois continuer à les parcourir pour assurer ce que nous avons commencé à percevoir : une conception antagoniste de la culture s’y engendre. Maurice Mauviel, souvent indirectement, la met en évidence dans plusieurs domaines. Ainsi, nous venons de le voir en ce qui concerne comme contrepoint au primat antérieurement excessif du collectif dans l’étude des cultures.

Au départ, dans nombre de cas, certaines analyses, certaines théories mettent en évidence un primat. Ensuite, d’autres analyses, d’autres théories posent alors le primat de ce qui était précédemment réduit et délaissé. En apparence, on a seulement un conflit théorique de concepts, d’analyses et d’idées. Mais tous ces conflits intellectuels ne viennent pas de rien. Ils révèlent en fait une opposition sous-jacente qui se trouve dans la réalité.

L’un des exemples les plus intéressants que nous livre Mauviel concerne les changements théoriques auxquels s’est successivement ralliée Margaret Mead. Au départ, dans ses travaux avec Gregory Bateson, elle se centre davantage sur la dimension collective. On se souvient de l’époque où elle observait que les hommes et les femmes étaient semblablement agressifs chez les Mundugumor alors que chez les Arapesh, ils étaient doux et pacifiques. Quant aux Chambouli, c’est la femme qui était agressive et l’homme qui était doux. La culture collective s’imposait aux individus.

Maurice Mauviel (p.149) souligne le changement qui va résulter de la coopération entre Margaret Mead et Theodore Schwartz. Les deux auteurs se rendent bien compte de la nécessité de mieux relier les dimensions individuelle et collective. Ils précisent : « la typologie de l’évolution culturelle doit envisager deux niveaux : la macroévolution et la microévolution ». Soucieux de préciser le lien entre ces deux niveaux, Schwartz propose quatre moments d’articulation : la socialisation, l’affectivité, la connaissance et la réflexion. Il insiste pour nous faire percevoir l’adaptation antagoniste à l’œuvre, écrivant : il y a « une sorte de respiration entre l’intériorisation et l’extériorisation, tout un processus d’échanges s’organise ». Il se reproche même de n’avoir pas encore « mis suffisamment l’accent sur la notion de conflit ».

Maurice Mauviel fait encore état d’une reprise réflexive qu’effectue Marvin Harris concernant l’opposition « émique/étique » proposée par Pike en 1957. Harris indique qu’il ne faut pas « la ramener à « subjectif/objectif ». Elle pose plutôt une exigence supplémentaire d’objectivité. Celle-ci doit être définie comme la possibilité d’une articulation intelligible entre l’émique et l’étique.

A partir de ces nouveaux exemples, nous confirmons bien la réalité à laquelle parviennent ces auteurs plus proches de nous, à savoir la construction de la culture relève d’une continuelle adaptation antagoniste. Elle s’effectue dans les conceptions parce qu’elle s’effectue dans les actions et que les conceptions, au travers de leurs oppositions, finissent par s’en rendre compte et tentent des synthèses.

Les questions se compliquent quand on s’intéresse aux relations qu’entretiennent les acteurs, les groupes, les sociétés à partir des grands domaines des activités humaines. Face à cette complexité, les disciplines à la tâche ne peuvent être qu’en difficulté.

Mauviel aborde la question de plusieurs points de vue. Il écrit : « l’anthropologie a subi, semble-t-il la pression de deux courants de pensée qui recherchaient des points de convergence. L’un d’eux, représenté par l’étude de la langue et des autres systèmes de communication, l’autre fondé sur une approche biologique et évolutionniste cherchant un substrat panhumain à la variabilité culturelle ». On voit bien que les oppositions disciplinaires conduisent à découvrir des oppositions réelles. En l’occurrence, entre le biologique et l’unité, d’une part ; le linguistique et la pluralité, d’autre part. Aucune de ces deux orientations ne peut être éliminée de la réalité et de la construction de la culture. A terme, elle ne pourra pas l’être dans la construction de la culture.

Mauviel (p.165) considère autrement l’interaction des activités : « une théorie de la culture doit être reliée étroitement au système économique et social ». Dans les oppositions plus classiques que relève encore Mauviel, citons le comportemental et le mental, ou, si l’on préfère, l’importance accordée au corps et à ses pratiques ou bien à l’esprit et à ses symboles. Nombre d’oppositions font écho les unes aux autres. Dans ce cas, celle entre la culture comme élitisme et la culture populaire sur laquelle nous trouvons de remarquables observations de Louis Aragon.

La culture coïncide donc bien avec un système antagoniste adaptatif qui permet des productions nombreuses et variées puisqu’elles s’engendrent au cours d’oscillations multiples qui s’arrêtent ici ou là entre les pôles opposés. Et heureusement qu’elles le font parce que c’est ainsi qu’elles peuvent répondre à la diversité complexe des réalités et des libertés humaines.

Parmi bien d’autres, évoquons deux auteurs : Georges Bastide et Georges Devereux. Avec sa théorie de la coupure, le premier souligne clairement les efforts que les acteurs humains doivent faire au cœur de l’opposition entre tradition et novation. Ainsi, les acteurs Afro-brésiliens sont, dans la journée, en prise avec l’économie moderne, ce qui ne les empêche pas de pratiquer en soirée le Candomblé en d’autres moments et d’autres lieux.

De son côté, Georges Devereux a rigoureusement détaillé les nombreux moyens qui sont mis en œuvre par les dominés pour défendre leur culture antérieure ou pour s’approprier la culture moderne venue d’ailleurs. Il a ainsi clairement défini « l’acculturation antagoniste ». On sait que le terme, sans cet adjectif, tendait à souligner constamment, de façon excessive, le rôle des dominants dans les acquisitions culturelles des dominés. En réalité, en lisant bien le Memorandum pour l’acculturation des anthropologues américains, il était clair qu’ils mettaient déjà l’accent sur l’interculturation.

Il n’aura pas échappé que, dans la construction antagoniste de la culture on a, d’une part, des personnes, des groupes, des sociétés qui s’opposent parfois jusqu’à la destruction. De l’autre, on a des problématiques antagonistes, certes théoriques mais qui ne se révèlent qu’à la lueur d’expériences répétées et mieux comprises. C’est en maîtrisant la régulation, l’articulation de ces problématiques que les acteurs, les groupes, les sociétés pourront aller plus souvent vers la construction commune que vers la destruction mutuelle.

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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia