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5. Vers une construction planétaire de la culture

5. Vers une construction planétaire de la culture.
On l’aura compris, la recherche de Mauviel est ouverte et multiple d’où son intérêt considérable. Elle est ouverte à l’histoire des multiples domaines et secteurs des actions, des activités, des organisations humaines. De ce fait, la culture y est perçue sous un très grand nombre de dimensions dont l’organisation et la hiérarchisation peuvent faire problème. Elle relève de toutes les sciences de la nature et de l’homme. Biologie, psychologie, sociologie, histoire, géographie, anthropologie, philosophie, et leurs branches, entendent toutes avoir droit au chapitre de la compréhension de la culture et de son développement. Mais chacune peut, dans certaines circonstances, devenir dominante et, de ce fait, réduire cette compréhension et ce développement.

C’est donc un impératif nouveau de la conceptualisation et de la construction de la culture de ne pas transiger sur sa globalisation. Celle-ci doit être fonctionnelle, c’est-à-dire tenir compte de l’ensemble des domaines d’exercice et de production de la culture. Elle doit être géohistorique, c’est à dire tenir compte de l’ensemble des pays considérés au travers de l’histoire. Sans négliger le fait que des disciplines nouvelles ont la possibilité de transformer une part de la préhistoire en histoire. C’est le cas de la génétique des populations éclairant les interactions entre les Basques et les indo européens.

Le coté planétaire de la construction culturelle est pris en compte par Maurice Mauviel (p.215-227), en partie grâce à l’œuvre, tout à fait méconnue en France, du Mandchou, Félix L.K. Hsu, émigré aux Etats-Unis. Cet auteur mobilise une étonnante capacité de synthèse pour penser la culture de ses continents de départ, de voyage et d’arrivée, l’Asie, l’Europe et l’Amérique. Il porte heureusement son regard sur la famille dont le privilège est de conjuguer « passé, présent, futur » mais aussi « données individuelles, données collectives ». Il se centre sur les huit dyades familiales de base : mari-femme, père-fils, mère-fils, père-fille, mère-fille, frère-frère, frère-sœur, sœur-sœur, pour comparer les systèmes de parenté : hindou, japonais, chinois et occidental. Nous n’évoquerons que les deux derniers.

Hsu observe qu’en Chine, « père-fils » est la dyade dominante avec pour attributs : continuité, autorité, inclusion, asexualité. En Occident, c’est la dyade « mari-femme » qui domine. Ses attributs sont la volition, la discontinuité, l’exclusion et la sexualité. De ce fait, la relation « parent-enfant » est transformée « en disposition temporaire » qui sera « remplacée ou abandonnée quand l’enfant deviendra adulte ». Hsu observe que la dyade dominante mari-femme s’accompagne d’une grande tension, d’insécurité et d’angoisse. Une seconde dyade occupe une place dominante mais seconde : celle que compose la mère et le fils. Sur ce point, il évoque aussi la culture japonaise.

Un étonnant recoupement s’opère de F.L.K. Hsu dont les travaux s’achèvent dans la décennie 80, au moment où commencent ceux d’Emmanuel Todd prolongeant ceux de Frédéric Le Play. Todd (2012) vient de publier L’origine des systèmes familiaux. Une mise en perspective géohistorique s’y déploie et se prolonge. Elle conjugue au plan planétaire cultures familiales et cultures politiques. Todd définit quinze systèmes familiaux différents. Pour ce qui est de la dyade « mari-femme », présentée comme caractérisant l’Occident par Hsu, Todd confirme et explique l’origine.

Pour comprendre la question, Todd éclaire le problème dans la mesure où il met en conjonction l’histoire et la géographie. Du point de vue de l’histoire, le Moyen Orient et l’Asie sont en avance, en ce sens qu’ils vont passer des tribus aux royaumes et aux empires. L’Europe, d’ailleurs aussi pour des raisons de glaciation prolongée est en retard. De ce fait, y subsistent, singulièrement dans sa périphérie ouest, des sociétés tribales. Leur système familial dominant est la famille dans laquelle l’individu est relativement libre et les relations des hommes et des femmes plutôt égalitaires. Nous pensons que notre démocratie nous vient des Grecs. Dans une certaine mesure sans doute mais elle nous vient déjà de cette persistance puis de cette résistance des systèmes familiaux nucléaires dans l’ouest européen.

Pendant ce temps, au Moyen Orient et en Asie, se constituent les royaumes et les empires, qu’ils soient plutôt sédentaires, fondés sur l’agriculture et l’élevage proches, ou plutôt nomades, fondés sur l’élevage extensif et la domestication du cheval. La famille nucléaire y est alors remplacée par la famille patrilocale, d’abord souche avec un héritier unique, généralement l’aîné. S’y ajoute ensuite la famille patrilocale communautaire qui conjoint l’autorité du père sur les fils et l’égalité des frères (devant l’héritage).

Todd explique ainsi d’où vient la dyade « père-fils », fondatrice et dominante dans maintes cultures asiatiques. On note aussi l’étonnante analogie entre la continuité politique qui s’exprime au travers des durées exceptionnelles – plusieurs siècles – de certaines dynasties chinoises, et la durée de la relation de chaque famille à ses ancêtres. Quand Hsu exposait cette caractéristique culturelle asiatique aux étudiants américains, certains osaient lui demander : « comment est-il possible d’entretenir des relations avec les morts ? »

Bien entendu, les systèmes familiaux autoritaires vont aussi se retrouver en Europe. Ils y seront en opposition avec les systèmes familiaux libertaires. Cette différence ne sera pas étrangère au devenir de l’Occident et à la spécificité de ses conflits politiques. L’opposition transpolitique actuelle entre la Chine et l’Occident peut bien avoir quantité de déterminants géopolitique. Hsu et Todd nous avertissent fortement d’un profond noyau culturel où les individus et leurs sociétés ont une complicité profonde. Si nous laissons cela de côté, au lieu de l’échanger et de le travailler, pour ne regarder que l’économique et les apparences politiques, nous risquons de laisser venir de bien grandes catastrophes.

Pour le moment, Mauviel conjoint les intuitions de Hsu et celles de Georges Devereux. Il fait état de la distinction opérée par celui-ci entre « sociétés caninophobes » et « sociétés caninophiles ». Il y réfère la relative distanciation entre parents et enfants posée par Hsu comme caractéristique de la famille occidentale. Sur ces bases, Mauviel explore en particulier la peinture hollandaise du 17e siècle. Il y découvre l’évolution du traitement du chien. L’animal d’abord utile, singulièrement à la chasse (avant le 17e), devient animal de compagnie vivant même dans l’intimité des adultes.

Il vérifie aussi si les représentations picturales notent bien la distance entre adultes et enfants. C’est le cas même si elle peut être ponctuellement atténuée comme dans La fête de Saint Nicolas où l’on découvre une grand-mère faisant un signe du doigt et un clin d’œil de consolation à son petit fils en pleurs car privé de cadeaux. Mais laissons le lecteur découvrir maints autres aperçus de ces relations « exemplaires » entre arts et cultures. Mauviel expose Hsu traitant de son choc à la lecture des romans occidentaux. Il évoque aussi les productions culturelles musicales.

On l’aura compris, en particulier avec le travail de Hsu et son entrée en correspondance avec le travail de Todd, nous sommes entrés dans l’ère de la construction planétaire de la culture. Bien entendu, nos travaux (Demorgon, 2002, 2010) se situent dans cette optique mais bien d’autres auteurs sont à citer comme, par exemple, le biogéographe Jared Diamond (2000), l’anthropologue britannique Jack Goody (2010), l’ingénieur chercheur suisse David Cosandey (2008), le penseur belge Henri Van Lier (2010).

La construction planétaire de la culture sera de plus en plus à l’ordre du jour, depuis le développement de la « nouvelle histoire », avec Braudel ; puis de l’histoire globale dans la perspective de laquelle travaillent aujourd’hui de nombreux auteurs. Cette histoire, planétaire et plurimillénaire, brasse un ensemble considérable de connaissances et va contribuer à poser la question de la conception et de la construction d’une culture elle-même globale. Inutile de souligner que cela se fera au cours d’une histoire à venir dont on sait à quel point elle est déjà conflictuelle.

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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia