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11/ La triade synchronique : « multiculturel, transculturel, interculturel »

11/ La triade synchronique : « multiculturel, transculturel, interculturel ».Les mots utilisés relèvent ainsi d’abord de stratégies sociales et sociétales. Ce n’est pas une raison pour que la terminologie et la traduction démissionnent Elles doivent, au contraire, s’associer pour identifier clairement l’évolution des vocables selon les lieux et les temps. Au-delà du simple recensement phénoménologique la question doit être posée du devenir des termes. Ne font-ils qu’apparaître et disparaître, dans un ordre ou dans un autre ? Ou bien même si chacun d’eux relève un temps d’une prééminence géohistorique, ne relèvent-ils pas aussi d’une fonctionnalité humaine plus fondamentale.
Dans ce cas, le terme peut s’affaiblir quand s’affaiblissent les expériences qui lui correspondent. Davantage même s’il disparaît, la fonctionnalité humaine dont il relevait ne disparaît pas. N’en a-t-on pas un exemple étonnant pour ce qui concerne la relation entre « culte » et « culture » ? Pour Alain Rey (2005 : 2054), elle a disparu. Toutefois, la recherche terminologique que nous avons faite autour d’une unification des multiples sens du concept de « culture » nous a conduit à découvrir que quelles que soient la culture ou les cultures – religieuses ou techniques, scientifiques ou esthétiques, personnelles, groupales ou sociétales – un noyau central ne semble jamais disparaître : la mise en valeur. Or, elle paraît extrêmement proche de la conception latine originelle. Citons de nouveau A. Rey : « La relation entre culte et culture était très sensible en latin, où les dérivés du verbe « colere » conservent tous l’idée de « développer par un soin qui est une marque d’honneur ». On « cultivait la relation aux dieux par le culte, le développement de la nature végétale et celui de l’esprit par la culture, « cultura ». D’ailleurs, il ajoute que l’humanisme de la Renaissance retrouva l’idée latine de la culture de l’être humain lui-même sous les deux formes, morale et intellectuelle (cultura animi, cultura mentis).
Dès lors, la terminologie et la traduction peuvent devoir répondre de la possibilité d’une sémantique systémique susceptible de relier la dispersion géohistorique des mots et l’intelligibilité du réel, à travers des temps et des lieux. N’est-ce pas le cas avec la triade « multiculturel, transculturel, interculturel » dont la constitution semble bien émerger des fluctuations internationales des mots ? Il y a là trois perspectives dont chacune a du sens stratégique et adaptatif. Tout primat – du multiculturel, du transculturel, de l’interculturel – peut signifier une fonctionnalité spécifique. Le multiculturel met l’accent sur la séparation. Elle a ses avantages et ses inconvénients. Le multiculturalisme prétend que chacun peut demeurer ce qu’il est mais se garde bien de comparer les niveaux de protection réciproque. Parfois, il reconnait la nécessité des discriminations positives. Le transculturel met l’accent sur un travail d’unification. Le transculturalisme souligne que nous pouvons devenir ensemble sans préciser qui devient plus que l’autre. Enfin, l’interculturel met l’accent sur l’échange. L’interculturalisme a souvent pris des allures d’angélisme en se détournant des violences extrêmes persistantes. Les querelles idéologiques qui ne privilégient qu’un seul de ces points de vue risquent d’empêcher les adaptations nécessaires.
« Multiculturel, interculturel, transculturel » sont les pôles opposés, complémentaires, d’une régulation ternaire des rencontres, des relations, des coopérations humaines. L’universel ne peut pas être représenté par tel ou tel transculturel. Pas davantage par le multiculturel, si tolérant et réparateur soit-il ! Il en va de même de l’interculturel qui, sous prétexte qu’il opère un lien entre multiculturel et transculturel, croit pouvoir, à son tour, prétendre au statut de nouvel universel. Ces analyses nous permettent de comprendre que, sous la triade « multiculturel, transculturel, interculturel », est à l’œuvre une fonctionnalité antagoniste et profonde de l’expérience humaine qui peut s’exprimer sous les termes « séparation, réunion, échange ».
Ces triangulations culturelles et fonctionnelles adaptatives ne peuvent jamais être équilibrées une fois pour toute. Leur validité tient à ce qu’elles ouvrent sur la possibilité de compositions multiples répondant mieux aux situations réelles elles-mêmes multiples et changeantes dans les contextes politiques ou pédagogiques.
Cette prise de conscience d’une sémantique organisée devrait conduire à sa constitution en nouvel objet de recherche. Pour autant, une organisation sémantique travaillant avec, par exemple, la triade synchronique « multiculturel, transculturel, interculturel » ne sera jamais hors du temps et de l’espace. Elle aussi pourra diversement évoluer mais alors de toute façon ce sera dans le contexte d’une organisation symbolique supérieure de l’aventure humaine.


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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia