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1/ Des Jeux olympiques grecs à la renaissance britannique des sports

1/ Des Jeux olympiques grecs à la renaissance britannique des sports
De nombreux travaux (3) mettent en évidence la genèse et la prégnance successives de quatre grandes formes sociétales dans l’histoire humaine : tribale, royale, nationale, mondiale. D’où trois transitions problématiques (4). Or, surprise, c’est dans ces transitions d’une grande forme sociétale à l’autre que les sports institués apparaissent en Grèce, réapparaissent en Grande-Bretagne, se déploient aujourd’hui sur la planète entière, et même, de nouveau, sous la forme singulière des Jeux Olympiques. Dans ces trois mutations critiques, les sports élaborent le passage de l’ancienne forme de société à la nouvelle. Ces trois moments hautement problématiques de l’histoire humaine sont : 1/ le moment « grec » d’invention des Jeux sportifs, olympiques et autres ; 2/ le moment « anglais » d’invention des sports modernes ; 3/ le moment « mondial» de déploiement des sports sur la planète.
1/ Le moment grec s’instaure au coeur du passage des tribus grecques aux royaumes grecs. Le sport grec s’invente à partir de l’héroïsme du guerrier tribal capable de sauver la communauté face à ses ennemis, mais qui peut aussi, par l’orgueil qu’il manifeste ensuite, perturber cette même communauté. Au cours de la mise en place des royaumes, il doit désormais se soumettre aux lois divines. Cette conversion n’est nullement garantie. La ressource des sports, singulièrement des Jeux Olympiques, c’est d’offrir au héros singulier d’hier, chef efficace mais souvent gagné par l’hubris (démesure), une solution ou l’héroïsme et la gloire exigent désormais le « contrôle de soi » répondant au contrôle social. Les exigences de l’entraînement, l’encadrement religieux au moment des Jeux, la gloire récoltée, souvent très grande, en cas de victoire, font ainsi de l’athlète la nouvelle figure emblématique de ces petits royaumes en genèse. Tout cela n’est possible que dans des situations de limites spatiales et démographiques qui sont celles de la Grèce. Pas celles de l’Egypte, où Hérodote, en voyage, croyait trouver des Jeux Olympiques. L’empire égyptien s’était constitué sur la ferme association du politique et du religieux, sans avoir besoin de cette prothèse sportive.
Jean-Pierre Vernant a souligné le même phénomène par rapport à la Chine. Il y a donc une exception grecque : « C’est parce que l’unité sociale grecque est relativement très restreinte... que se trouvent réalisées la rapidité de l’information et l’étendue de la communication à travers tout le corps social » (5). Sur le long terme, l’athlète des Jeux va même préparer l’hoplite, futur citoyen et soldat de demain, soumis au collectif de sa société et à la discipline militaire dont elle a besoin. Le guerrier d’hier n’est pas perdu, il s’assouplit et se raffine en athlète. Et l’athlète va devenir une invention culturelle emblématique au coeur d’un système de démocratie aristocratique.
L’institution des Jeux Olympiques grecs va durer plus de mille ans. C’est seulement au quatrième siècle de notre ère que, conseillé par un évêque chrétien, l’empereur byzantin les supprime définitivement. Par la suite, les sports institués, de type grec, ne seront plus présents dans les royaumes et les empires, qu’il s’agisse de la Chrétienté ou de l’empire ottoman. La culture des royaumes et empires s’accompagne d’une grande religion constitutive du lien social. Pour l’instaurer, le conserver, le développer, la religion dominante sature le temps et l’espace publics de ses rituels, cérémonies et fêtes. Les sports n’apporteraient que désordre.
2/ Le moment britannique s’instaure au coeur du passage des royaumes aux nations marchandes. Cette genèse du capitalisme, amorcée dans les villes de la Ligue Hanséatique, dont Londres, et dans les cités marchandes italiennes, dont Venise, va fin alement s’accomplir en Grande Bretagne. Il y faudra tout un ensemble de conditions. En Angleterre, puis en Grande-Bretagne, le guerrier aristocratique, moins marqué par les tâches guerrières que celui du continent, se tourne vers les tâches économiques. Ce « gentleman-farmer » va réintégrer une part des valeurs guerrières à travers des loisirs sportifs exigeants, symbolisant clairement sa distinction identitaire. L’expression forte de cette identité aristocratique s’avère d’autant plus nécessaire qu’elle doit faire face aux violences extrêmes que rappelle clairement Norbert Elias. D’une part, celles de la monarchie absolutiste des Stuart, d’autre part celles de la dictature de Cromwell et des Puritains aboutissant à l’exécution du roi. « Il faudra attendre plusieurs générations avant que les groupes antagonistes se fassent de nouveau confiance pour vivre en paix et... pour qu’un régime parlementaire puisse être instauré et bien fonctionner ». Un tel régime n’existe que « si les luttes sont non violentes, obéissant à des règles soigneusement établies. A cet égard un régime parlementaire s’apparente aux sports ». Une longue évolution fut nécessaire pour que les classes supérieures anglaises puissent s’approprier le pouvoir. Il fallut «annihiler la paysannerie libre, maîtriser le pouvoir des rois en les soumettant au Parlement, assujettir les puritains et maintenir un contrôle sur les corporations des villes ». Norbert Elias le montre « l’apparition du sport en Angleterre au cours du XVIIIe siècle a fait partie intégrante de la pacification des classes supérieures anglaises... les factions aristocratiques potentiellement hostiles entre elles furent unies par un code du comportement et de la sensibilité et apprirent à se faire suffisamment confiance pour qu’un type d’affrontement non violent puisse se dérouler au Parlement. En s’excusant pour ses néologismes, Elias conclut : « La parlementarisation de la classe des propriétaires fonciers d’Angleterre eut ainsi son équivalent dans la sportification de leur passe-temps » (6).
3/ Avec les anciens Grecs, il s’agit de passer du héros tribal au soldat royal : l’athlète sportif favorisera cette transformation. Avec les Britanniques, il s’agit de passer du guerrier aristocratique au négociateur économique et politique, les jeux sportifs réglés favoriseront de nouveau cette transformation. L’exercice sportif institué s’étendra aux aristocrates européens puis aux couches populaires, les habituant à faire primer, en acte, l’information économique concurrentielle nationale sur les références politico-religieuses générales d’hier.
Avec la troisième transition, c’est maintenant le national qui doit s’effacer devant le mondial. Le moment « planétaire » des sports aide le citoyen national, voire nationaliste, à se familiariser avec des situations cosmopolites d’un futur citoyen mondial. Ce passage est en cours d’invention, il est loin d’être clair et chaque pays tente de l’effectuer si possible à son avantage.
En travaillant ainsi, indirectement, aux renouvellements politiques, économiques, informationnels et même religieux, les sports sont, de façon créative, au coeur de cette transition difficile. Ils se déploient comme jamais, entraînant les nations et leurs membres dans trois grandes mondialisations sportives que nous allons découvrir.


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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia