Publications récentes

  Thématiques
  Cliquer ci-dessous sur l’icône (image & texte)
vous êtes à, publication de J.Demorgon sur la thématique Sports et société, extrait.

3/ l’intégration sportive-télévisuelle du national dans le mondial

3/ l’intégration sportive-télévisuelle du national dans le mondial
Prenons comme exemple l’événement singulier constitué par la dernière Coupe du monde de football. Nous pourrons constater que le sport et son spectacle télévisuel ont effectivement joué un rôle de lien entre le national et le mondial et cela de cinq façons:

1. Une équipe de France à l’heure de la mondialisation. La presse nationale et internationale a souligné la diversité des origines ethniques et nationales des footballeurs de l’équipe de France. On est bien là en présence d’une conséquence de la mondialisation dont les flux migratoires sont une caractéristique insistante, étendue et multiple. Le “Corriero dello sport” parle de Zidane comme d’un Berbère “au grand coeur” et souligne que le drapeau algérien flotte à côté du drapeau tricolore. Thuram le penseur est un Français de Guadeloupe. Christian Karembeu n’est-il pas d’origine canaque ? Lama est de Guyane. Et Lizarazu n’est-il pas d’origine basque ? Et Youri Djorkaeff ? Et Alain Boghossian, n’est-il pas d’origine arménienne ? Les Marocains suivent autrement cette finale: l’arbitre est des leurs ! La presse argentine rappelle que David Trezeguet est un enfant du pays ! Toute la presse internationale note comme le Times que “l’équipe multi-ethnique consacre une nouvelle identité de la nation française”. On rivalise de formules. Pour le New York Times, c’est la “Victoire de la diversité raciale”. Le Washington Post affiche: “De toutes les couleurs”; et la Süddeutsche Zeitung est plus originale encore en titrant “Black, blanc, beur”. A contrario, Areski Dahmani pense que “la chute de l’équipe des Pays-Bas a beaucoup à voir avec la mauvaise intégration des Hollandais de souche et des Surinamiens”.

2. Une victoire sportive intégratrice de la France dans la mondialisation. Jean-Marc Gonin souligne le rôle des grandes victoires sportives dans l’évolution du moral des nations et rappelle le cas de l’Allemagne remportant la coupe du monde de football en 1954. Aujourd’hui, poursuit-il, la France est “traumatisée par la mondialisation, travaillée par les convulsions du racisme, déboussolée par la modernité, mais elle pourrait bien retrouver confiance en elle” (13).
Les journalistes de Libération abordent la question. Michel Chemin, “ému aux larmes: de cette victoire, de ces milliers de jeunes multicolores, de leurs drapeaux, de leurs chants enthousiastes” participe bien à cette intégration du national dans le mondial. Mais peut-on en déduire l’intégration des immigrés dans le national ? Il aimerait être persuadé que “Zinedine Zidane a effectivement plus fait pour l’intégration que trente ans de politique d’insertion avec ses ratés”. Serge July est, quant à lui, plutôt optimiste. Il parle d’un “modèle social et technique français de plain-pied dans la mondialisation et d’un “nationalisme” sans exclusion et sans chauvinisme” (14). Pareillement, pour les Espagnols d’ABC pour qui nation et mondialisation peuvent s’accompagner puisqu’ainsi “la fin du millénaire s’écrit avec l’acte de foi d’une nation” (15).

3. Le cadre mondial donne au sport (national) et à son spectacle télévisuel une aura nouvelle. Ce glissement du national au mondial dans la composition d’une équipe de Coupe du Monde conduit à une nouvelle conception selon laquelle la performance est déjà nationale-mondiale. Le cadre mondial a pu induire, par lui-même, une solennité nouvelle pondérant les expressions trop brutales des espoirs nationaux. La raideur nationaliste encore fréquente s’adoucit. Du côté des Bleus, il y a eu sans doute aussi le fruit d’une certaine modestie de soumission à l’entraînement, au nécessaire dépassement de soi dans la dynamique de l’équipe. Cette exigence se conjuguait particulièrement bien avec celle liée à la mondialisation. Il en résultait une coloration de responsabilité et de ferveur supplémentaires. Ces sentiments ont pu entraîner une participation plus importante que prévue de l’audience nationale. Sans doute aussi la croyance de plus en plus présente en la victoire. Le Parisien du 14-07-1998 précise que le soir du match, à partir de 21 heures, il y avait sur TF1: 20 577 480 téléspectateurs regardant le match. À 22h52, au moment de la délivrance, il y en avait 22 986 040. Le journal indiquait encore qu’il fallait leur adjoindre les 3 070 000 téléspectateurs de Canal +.
La célébration de la victoire n’a pas démenti cette orientation. Les commentateurs français ou étrangers ont souligné que la fierté nationale s’est exprimée sans agressivité. Ainsi, Le Daily telegraph titre: “Sans chauvinisme”. Dans Libération du même jour, Luc Le Vaillant trouve que “les 60 millions de Français font assaut de modestie”. Les Bleus eux mêmes ont donné l’exemple en privilégiant une attitude respectueuse à l’égard du glorieux passé des Brésiliens et une attitude chaleureuse par rapport au malheur actuel de leur défaite.

4. Le lien entre le national et le mondial prend encore une autre forme: d’ordre économique. En effet, la perspective pluriethnique et plurinationale de la constitution des équipes ne tient pas seulement au seul flux migratoire, elle tient encore à la mondialisation économique des prestations sportives des joueurs. Même si cette prégnance de l’économique suscite, par exemple à propos de l’“arrêt Bosman”, de vifs débats quant aux formes qu’elle doit prendre, il ne saurait en résulter un empêchement maintenu pour des sportifs de sortir tôt ou tard de leur région et de leur nation d’origine et de formation originelle. Cela ne peut que contribuer, davantage encore à l’avenir, au caractère pluriethnique et plurinational des équipes nationales.

5. L’esthétique et l’efficacité économique des prestations sportives et de leur spectacle transcendent le national. Même si la dimension esthétique a toujours été présente, on ne peut manquer de constater que la possibilité d’accès à un grand nombre de spectacles, la possibilité de les enregistrer, de les conserver, de les revoir, modifient considérablement les choses. Le téléspectateur peut en effet se dégager de ses identifications régionale et nationale et adhérer au spectacle pour sa qualité même et finalement sa réussite exceptionnelle au plan mondial. Il n’est plus rare aujourd’hui d’entendre les téléspectateurs amateurs d’un sport prendre parti esthétiquement, voire parier économiquement pour un club en fonction de ses mérites propres et indépendamment de sa nationalité.
Mais tout cela est-il partout transposable ? On peut le penser en constatant que le prochain mondial a déjà commencé sur le web. On sait que les Japonais et les Coréens ne sont pas les meilleurs amis du monde. Et pourtant, les responsables du Mainichi Shimbun, quatrième quotidien japonais et ceux du Chosun Ilbo, principal journal coréen ont conjugué leurs efforts pour créer, en japonais, coréen et anglais, un site dédié à la présentation de ce futur Mondial. Le dossier est particulièrement riche, évolutif et permet de suivre l’actualité du ballon rond, non seulement au Japon et en Corée mais aussi en Chine.
*
C’est encore une autre forme de lien entre le national et le mondial que l’on a pu voir apparaître avec le ralliement des femmes au spectacle sportif du Mondial. Il s’agit à la fois d’un lien intranational et d’un lien international. Le phénomène apparaît assez nouveau pour que nous le traitions maintenant en lui-même.

    =>retour au plan des extraits de l'ouvrage        =>retour publication de J.Demorgon sur la thématique


Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia