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5/ Un nouveau lien humain mondial

5/ Un nouveau lien humain mondial
Les expressions consacrées: “les Dieux du stade”, “la grand-messe du sport”, la “messe footballistique”, n’ont pas attendu le Mondial pour fleurir. Elles sont bien évidemment reprises le 13 au soir à la télévision. Ainsi, Ronaldo est “un Dieu vaincu qui vacille”. Dans le Paris-Match du 23 juillet 1998, Zidane est “le Dieu du foot”. Le journaliste note que “c’est dans un geste presque religieux qu’il exprime sa joie suprême après le deuxième but”. A défaut d’être Dieu, Zidane est au moins “Président” pour les Français, “Roi de France” pour la presse algérienne, “Imperatore di Francia” pour la presse italienne. Et il prend place sur “le toit du Monde”. Tout cela révolte de nouveau Bernard Clavel: “Quand on en arrive à nous dire que les joueurs ne sont plus des héros mais des Dieux, on a envie de balancer son poste de radio par la fenêtre” (20) . D’aucuns diront qu’en effet Bernard Clavel ferait bien de jeter cette radio et d’acheter une télé ! D’autres lui recommanderont la lecture de MacLuhan. Ce critique littéraire canadien, devenu sociologue des médias a su, depuis longtemps déjà, opposer la radio et la télévision. La radio chauffe directement l’oreille et le coeur. Par contre, le miracle de la télévision c’est de nous mettre en présence d’une apparition du très lointain, apparition qui reste, qui se renouvelle, que l’on croit pouvoir toucher ! Hier, les apparitions de l’au-delà étaient réservées à de rares bergère, fileuse ou lavandière qui en colportaient la nouvelle dans un environnement crédule. Aujourd’hui, avec la télévision, l’apparition s’est démocratisée. Bien entendu, les héros sportifs ne sont pas des Dieux. Si grande soit-elle, leur gloire est limitée. Mais elle se transmet sans cesse à d’autres qui élèvent les nouveaux records à des sommets jamais atteints. Dans le cas précis du Mondial, les Dieux du stade sont apparus 64 fois à 44 milliards de téléspectateurs. Il se trouve simplement qu’aucune cérémonie religieuse ne peut regrouper un tel effectif dans des temps aussi précis et aussi courts.
Un cadre général commun se met ainsi en place et il est susceptible de servir de référence culturelle minimale accessible à tous les pays et à une large majorité de leurs couches socio-économiques. On a là comme un lieu de base du nouvel horizon informationnel-mondial. Un lieu de base très largement et intensément partagé dont il ne sera guère possible de se détourner. Si on le fait, ce sera sous peine de se trouver comme retranché de cette première naturalité mondiale. Ce lieu de base repose, en effet nous l’avons vu, sur un solide enchevêtrement conjuguant mondialisation, télévision et spectacle sportif. La mise en place d’un tel lieu n’est pas intentionnelle au sens où elle serait préméditée, conçue comme ensemble. Elle n’est pas non plus non intentionnelle du fait que partie par partie elle est relativement préméditée. Cela se fait à travers une multiplicité de directions, avec des moyens et des contenus éducatifs et idéologiques, économiques et publicitaires qui ne s’accordent pas nécessairement et peuvent même se contredire, du moins dans le cadre traditionnel européen. Ce lieu de base se constitue partout, ce qui ne l’empêche pas de le faire aussi sous des couleurs culturelles nationales. C’est particulièrement le cas du football américain. En son sein, comme le montre bien Dominique Chateau se réalise un intense compactage d’éléments apparemment disparates (21). Sport, télévision, culture populaire y font plus que coexister. Ils coopèrent et finissent même par fusionner. L’économie et sa publicité, les fictions et leur part de rêve, l’intense prégnance de chaque instant du match, s’entrelacent pour constituer un spectacle culturel unique. C’est cette fusion qui exprime un nouveau lien en relation à la mondialisation même si les modalités propres au sport restent aussi très américaines. La télévision, même quand elle passe encore aussi par la culture nationale, constitue l’autel domestique sur lequel se célèbre, par l’intermédiaire du sport, la liaison de l’existence populaire et de la mondialisation économique ambiante.
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Notre analyse se veut ici constat. Il conviendrait d’établir les principales conséquences de la création d’un tel lien mondial. Et au-delà, de s’interroger en termes de valeurs. Nous avons juste amorcé cette réflexion dans un texte antérieur (22). Ajoutons-y quelques remarques complémentaires. On a pu comparer, comme on l’a vu, le sport télévisuel aux religions. C’est un peu rapide. Une analyse plus précise est nécessaire. Le spectacle sportif mondialement télévisé ne répond pas aux problématiques profondes des religions. Toutefois, il met en place des lieux, des temps, des conduites qui s’imposent intensément. Sans qu’il ait besoin de se substituer aux lieux, aux temps et aux conduites des religions, il leur emprunte nombre de formes et de sentiments. Du coup, il diminue leur intensité et leur urgence propres. Il remise le moment de penser à leur nécessité. Ou encore il leur abandonne la routine des difficultés de la vie et de la mort. Et, en attendant, il contribue à la mise en place d’un lien mondial nouveau qui signe déjà, de toute façon, le passage en cours des sociétés nationales-marchandes aux sociétés informationnelles-mondiales (23).

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Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia